vendredi, mars 02, 2007

Patricia

Hier un rêve : je gagne un Oscar et un César au nez et à la barbe de tout le monde. Chose bizarre, j'ai pas réalisé de film récemment à part celui de ma vie qui fane. M'enfin qui sait, j'ai peut-être hanté un plateau de tournage avec ma gueule cassée, puis j'ai foutu ma trombine en vrac devant un objectif et hop c'est dans la boîte, l'inconnu propulsé meilleur second rôle masculin de l'année. J'm'en fiche de toute façon ce n'était qu'un rêve. N'empêche que j'y ai cru, je me suis dit ils sont là dans l'entrée sur une étagère, la statuette d'or et l'étron doré, côte à côte, et à moi le succès, la richesse, les femmes, les bains qui font des bulles, les orgies. C'est vrai ça, ça doit être un putain de panard que d'avoir un Oscar et un César. Évidemment quand je me suis levé ma tronche a tiré la tronche, j'avais que dalle excepté ma cicatrice sous le nez et ma fameuse dent cassée. Souvenir d'émail d'une avenue dans l'aube où j'avais bien dû en étaler trois et des pas minces. Le miroir était gris, plein de poussières, de postillons et d'autres saletés que sèment le quotidien, c'était de mieux en mieux pour moi, plus le miroir était sale, plus j'étais beau. Je devais être moins charmant que l'opium mais je n'en savais rien, ça faisait des mois et quelques printemps encore que j'avais pas arrêté mon regard sur une glace nette.

Je me rappelle l'adolescence. J'avais pas grand chose pour vivre, je faisais pas la manche alors pour avoir un peu de maille je suivais n'importe qui ayant besoin d'un paumé dans mon style. Pendant quatre ans, j'ai vu des mecs gerber tout ce qu'ils possédaient, leurs couilles, leurs bijoux et la plupart du temps leurs âmes. Des fines parts d'âmes sur le macadam insulté par la bruine. La bruine c'est de la pluie harassée qui se fait sa place au soleil, je l'aimais bien la bruine, elle me caressait la nuque les matins où ça tournait pas rond et me permettait de rester debout, debout dans ces ruelles ou ces parcs à regarder des gus en cravates cracher leurs tripes. Au début, je suis resté perplexe face au spectacle, en effet, comment pouvait-on connaissant son nom, son envergure et sa force brute, comment pouvait-on devoir quelque chose à Steve Holland ? Le Hollandais comme il aimait à se faire appeler par son entourage, le barjo de chez barjo gérant d'une main de fer(plus dur que le fer) la mafia irlandaise. Chaque personne qui rentrait en affaire avec le Hollandais savait qu'un jour ou l'autre il serait baisé, certains, des malins, tentèrent bien de le baiser en baisant une de ses soeurs mais le Hollandais s'en foutait pas mal de l'amour et étripait aussi bien le quidam que les fiancés d'Héléna ou de Patricia.

Ses soeurs bon dieu. Ses soeurs, si la providence nous avait pas fait livrer les forets, les neiges éternelles, la liberté surveillée et les mangues, il n'y aurait pas eu d'autres beautés au monde. Elles étaient deux donc, une fausse blonde et une brune acérée comme un cutter dans le pectoral. J'étais jeune et à l'époque je me faisais la main sur les petites putes pas chères ou les courtoises camées qui se traînaient enroulées dans leurs robes violettes qui devinrent bientôt les tentures de la Cour du Hollandais. Mais merde faut bien une histoire et de l'amour. Alors oui je l'ai vu, la brune, l'épine, la seringue aux jambes parfaites. Elle était allongée, de la fumée sortait de sa bouche, elle était allongée sur une mer de coussins bleu (dé)foncé et elle était en apesanteur, elle était de l'apesanteur, elle, ses cheveux noires comme une prison noyées dans la fumée et le spleen caché, son visage de brouillard et ses yeux que je n'arrivais pas à voir tellement l'ambiance. Je fais rien de mal, juste, juste je vais vérifier la couleur, la forme, l'éclat de ses yeux et ensuite je m'en retourne à mes coupes-gorges au clair de lune qui font gicler les boyaux des plus dignes. Mais au fond je le savais, je le savais que c'était elle le coupe-gorge ce soir là et que ça se terminerai dans un motel cradingue et que j'aurais à choisir entre mettre ma queue et mes valseuses contre la flamme bleue du chalumeau du Hollandais ou lui en coller une bonne entre les deux arcades et passer le reste de mon cauchemar en cavale.

C'était son petit délire sadique à lui le truc du chalumeau. Il le passait sur ton machin qui se rétractait et dont la chair se délitait silencieusement jusqu'à ne plus être qu'une marque obscure et violacée, une espèce de moignon s'inclinant mollement entre tes deux jambes. C'était terrible, d'autant qu'ensuite il te passait ton horreur ridicule sous l'eau froide histoire que tu comprennes que la douleur la plus maximale peut parfois être la résultante d'un simple dollar non rendu. Et encore ce traitement était pour les petits merdeux, les plaisantins, ceux qui avaient de la chance. Pour les autres, les débiles, les ratés, les rebelles il y avait une suite. Suite pour le moins visuelle puisqu'après vous avoir fait geindre et pleurer tout ce que vous avez pendant une douzaine d'heures, il rallumait le chalumeau sous vos boules, et il se rapprochait et il se rapprochait, la chair tombait et ensuite comme il adorait le raconter dans une gestuelle rappelant celle des physiciens expliquant la formation du champignon atomique, il disait avec vigueur et avec un rire qui vous faisait plus pisser de trouille qu'autre chose : " T'auras du voir ça mon pote, ces boules ont explosés comme du putain de pop-corn, c'était magique ! " et ses yeux de tarés brillaient autant que cette rivière abusée par un soleil malade auprès de laquelle j'avais passé trois étés à siester. C'était le bon temps.

Il fait mauvais temps ce soir. Bien sûr que j'ai été voir Patricia et qu'elle avait des yeux valant plus à eux seuls que vingt-cinq années de mariage, et si on rajoute son corps là on arrive à l'inégalable. Patricia, ils étaient verts d'obscurité, m'a regardé et a pincé sa lèvre inférieure. Et il n'en fallait pas plus, j'étais amoureux et je me serais jeter joyeusement d'un gratte-ciel pour finir écraser dans un volcan fondu si elle me l'avait demandé. Bien sûr bien sûr qu'elle ne l'a pas fait et qu'on a parlé en s'excitant peu à peu, bien sûr bien sûr que je m'en suis moqué de l'oeil macabre du Hollandais, cet oeil qu'il m'a lancé en filant vers un couloir donnant vers une chambre donnant vers des hanches d'or donnant vers un sacré coup. Les sacrés coups ce soir là j'aurais pu les voir alignés jusqu'à l'autre bout du continent et fusillés que je m'en serais cogné. Tu l'imagines toi cette anguille sanguinolente dansant sur un mur infini. Elle aimait bien la philosophie, chaque jour elle prenait des bains de sang, de membres congelés, de boîtes crâniennes fumantes et de dope mal coupée et pourtant elle continuait d'aimait la philosophie. Des vrais corps passaient, criaient, devant sa fenêtre avant d'aller se briser sur le bitume aveugle et elle restait fasciné par Bergson. Au cours d'une de nos après-midi humides et rideaux fermés, elle m'avait dite cette phrase : " Il n'y a que dans la plus complète folie, que l'on peut penser en paix " quand elle me la dite j'ai pensé que toutes ces conneries lui montaient à la tête et sa chute de reins me montait à la tête et ma langue aride montait à ses cuisses. VOUS SAVEZ LA PASSION, ça vous fait VIVRE A L'ENVERS, d'ailleurs nous ne passions pas des après-midi mais des crépuscules ensemble à flotter.

Ironie du destin, les rooms des motels sont toujours aussi poisseuses et c'est rien que sur mes cheveux en berne qu'il flotte. J'ai pas été taillé dans un saule pleureur et pourtant à ce moment j'ai craqué et j'ai chialé comme un gosse, comme ces gosses des histoires glauques de l'Amérique qui perdent leurs clebs sous les pneus imprudents des breaks crèmes. J'ai enfoncé ma lame dans la pomme d'Adam du Hollandais et je l'ai ressorti, une première larme de sang a commencé à couler sur son cou et sa chemise blanche à rayures noires, puis ça gargouilla et de légères gerbes rouges commencèrent à éclore du trou dans sa pomme, entre temps, j'avais planté ma lame une dizaine de fois touchant la plupart de ses organes, poumons, rate, foie, estomac, vessie. Cet enfoiré était en train de crever et pourtant il restait là, droit comme un I, stoïque avec un léger sourire. Sa chemise était désormais rose à rayures encre et tout en me constellant les joues de pétales de sang et de salive il murmura sa dernière parole : " Tapette "

Enfin il s'écroula, son corps ne bougeait plus, il baignait. Les quatre masses tenant dans les coins restaient immobiles, ils n'avaient pas l'air du tout de s'attendre à ça, un timbré venait de surriner leur patron, un timbré était suffisamment timbré pour dire no way à " la méthode pop-corn". En temps normal, l'un des quatre molosses m'aurait cassé le bras avant de m'en loger une dans l'omoplate mais ils avaient l'air vraiment choqué et puis ce n'était pas un temps normal parce que cette putain de pluie dehors était rouge, rouge sang. Vous devez vous demander pourquoi j'ai joué aux cons comme ça en refroidissant le Hollandais, si j'étais en fait un super-héros, un flic infiltré ou une blague du genre mais non. J'étais simplement amoureux, simplement dinguement abysallement amoureux de Pat', Patricia boucles sombres plus belles que Tokyo l'hiver, Patricia yeux de jade plus fantastiques encore que toutes les guerres mondiales.

Un jour, le Hollandais a dû en avoir marre de flinguer ses meilleurs associés à cause des bassins trop accueillants de ses soeurs. Ses soeurs n'étaient pas mauvaises mais elles faisaient perdre la tête à ses plus précieux éléments, moi y compris. Voilà pourquoi il lui fit traverser la fenêtre, Patricia chevelure de verre, Patricia crise cardiaque avant d'atteindre l'asphalte. Et Bergson, la moue triste, assis sur son lit temporel. Bergson vient de perdre sa fan. Sa fan seulement sa fan et pour moi TOUT. Et ce connard de caïd qui m'annonce ça calmement, il me dit que je suis mort, que je viens d'abandonner à tout jamais l'existence, les quelques croyances que j'avais envers ces montagnes vertes, pures, vérolées par ces si naturelles tâches solaires. Il me dit STOP au sublime, il met fin au miracle inespéré pour un moins que rien comme moi et tout ça en douceur. DOUCE MA LAME ? DOUCE MA LAME ? DOUCES MES LEVRES, mes mains sur tous les recoins de la perfection, DE SA PERFECTION.

Il devait espérer la mort le Hollandais ça doit être ce type de disjoncté qui a toujours vu ses soeurs sous l'eau, des douches et des baignoires, sous les fleurs odorantes, sous les iris et qui jamais n'osent toucher, qui jamais n'osent enlever la mousse pour dévoiler leurs charmes, ces courbes esthétisées par l'humidité. Frustration qui explique violence exacerbée expiatoire et sa manie de ne jamais caresser les filles, et ses gants. Putain de détraqué! Putain d'Hollandais irlandais! Putain de gants! Putain de temps de cabot!

La pluie, la fenêtre sale, le miroir, ma mine terrible, les traces des enfers solitaires sur la glace effacent presque mes larmes. Je suis fatigué, maigre, malodorant, mal fichu, mort, fatigué. Je vais bientôt me rendormir, oui. Et bientôt tu verras, l'Oscar et le César je les aurais et je te les amènerais et tu brûleras dans ma bouche, bientôt tu verras, l'Oscar, le César, je les aurais tu verras, Patricia.