C'était comme marcher sur des os
La lecture, la lecture m'avait absorbé. Trop absorbé. J'étais con. Je descendis du train, dans une gare inconnue. Je m'étais trompé. Je montai quelques marches et puis il tourna vers la gauche. Je descendis. J'ai vu une lumière, lumière comme celle des asiles. Lumière un projecteur sur les (souffle) évadés du dimanche. A travers les herbes, une espèce de pont et ma marche. Puis toutes ces flaques. Des milliers de petites flaques, des flaques avec des caillots de cervelle dedans(bruit d'une voiture qui passe à ras). Et les voitures, cent milliards de voitures, jamais une qui s'arrête pour me dire : " Hé mec, qu'est-ce que tu fais là ? Je peux t'aider ? " je répondrais que je vais nulle part et ils auront raison. Je vais nulle part et je rentre chez moi. Heuff, bordel... quand je serai grand je m'y connaîtrai en étoiles et je vous raconterai ce que c'est que cet alignement de trois là qui me matent en souriant. Je suis content je regarde le ciel je suis un géologue(astronome). J'ai peur. Mais je suis bien, il fallait que je marche j'ai envie de marcher pour méditer et pour écrire. Pour pas écrire mais pour parler et je parle(deux souffles coupés) Bordel. Je voyais la ville enfin. Trois rangées, trois rangées de fées allumées et l'église, plus haut. Église, pyramide, temple de maharadjahs, si j'y arrivais j'étais partout j'étais nulle part, je rentrais chez moi (longue respiration pathétique) Ce qui devait être un nuage, étalait son oeil marron. Le vent bruissait(pourrissait) dans les feuilles tel un serpent langoureux. C'était le silence et les machines. Sublimes, magnifiques, magiques. Elles étaient magiques. Je suis resté un moment pour les admirer. J'étais amoureux des machines. Le bruit silencieux des machines travaillants dans la nuit. Des travailleurs, des casques, des containers et du sable et du néon qui éclaire le tout. J'étais amoureux, amoureux et je marchais dans l'herbe et je tombais. Ça m'arrachait les jambes, je marchais sur des os et sur des branches. J'avais mal(tempête de véhicules roulants à toute allure). Et les voitures se croisaient...(étouffements, vertiges, déformations)...et je tombais(d'une voix mourante)...Je tombais dans l'herbe(voix claire)humide. J'étais perdu(la voix se perd) nulle part, et je voyais mon ombre dans l'herbe humide. J'étais heureux. Ainsi va la vie pour les poètes, on marche vers nulle part. Les gens appellent ça de la poésie, les diables aussi(à bout de souffle). Moi j'appelle ça un champ ras, tondu, crâne de juif. Et les machines encore, tapent leur musique magnifique et je tangue...(frottements sur le tissu)...une voiture arrive(chaotique, noir, zébré)et je me relève. L'herbe couine, la machine était simple, la mécanique était huilée. La lumière qui éclairait et me disait le chemin, il fallait que je survive. Il le fallait. A tout de suite(dernier fouet d'une voiture folle).
Ceci est l'enregistrement vocal numéro 19 sur mon portable. Effectué sur une route pas éclairée, dans des herbes trop hautes. Les voitures passaient, repassaient, elles devaient voir une ombre désarticulée. Je devais faire peur. J'allais bien, très bien. J'avais loupé l'arrêt du train à cause de ma faim, ma faim de mots qui me poussa à lire jusqu'au bout les " Nouveaux contes de la folie ordinaire ". J'ai réussi mais en contrepartie, j'avais quelques kilomètres à me taper à pieds vu que je ne voulais pas déranger mes parents un soir de plus. Quand je serai grand et que j'aurais pas encore eu l'audace d'attenter à mes jours vu que j'aurais pas écrit suffisamment de bons trucs, je m'y connaîtrais en étoiles(veuillez excuser les redites mais bon). Comme ça je pourrais dire le nom de cette ligne de trois étoiles qui me matent sans vaciller. Je gagnerais en hauteur. Première étape : Monter des marches pour arriver côté rue. J'ai réussi en passant sur un petit pont surplombant les rails. J'aime ce genre de petits ponts violets. Une fois sorti de cette gare, commence la marche.
Un ami l'a déjà fait pour moi, ça ne doit pas être sorcier. Tout d'abord il me fallait reconnaître le chemin. C'est fait. Let's go my brother.
Je longe la cité, le restaurant chinois, quelques habitations, des centres commerciaux. Un voyage dans la consommation fantôme. Et vas y que je me traîne sous les lampadaires et les chênes centenaires. Je vais vite, je suis Schumacher, je suis une fusée en robe rouge quand elle entame sa descente à travers les couches de l'atmosphère. Je suis les voitures qui fusent à mes genoux, je suis les flaques de mousses noires constellées de morceaux de cervelle blanche. Les cadavres pourrissaient dans les escaliers, les enfants mouraient par le crâne, bref je me sentais bien et j'avais la pêche quand à cette évasion nocturne. Toujours les étoiles, trois étoiles en ligne, faudrait me dire qui elles sont en tout cas elles semblent compatissantes face à ma torture choisie, trois étoiles en ligne de vie. Je garde en tête cette image d'un sac de graine, d'ouvriers noirs avec le sourire large et la casquette verte. Je verse ma nuque sur la gauche et j'observe un bâtiment mort, vide, sale, à ses pieds, une balle de lumière m'hypnotise. Balle de lumière rebondissant sur les molles et grosses touffes d'herbe et sur l'espèce d'arche en contrebas. Balle de lumière tournant sans cesse, danser avec un verre d'eau. En y regardant de plus près, il me semble que cette balle est gerbée par une baie sombre, un cadre interdit où nulle vitre n'aurait pu tenir. Elle coule sur la verdure bouffie, balle aux prisonniers, balle aux internés, balle aux aliénés, balle folle. C'est le projecteur flou qui saigne net dans la fuite, quand on est que des longues écharpes et que l'on tient fermement la main du fils. Fils qui avait envoyé un si joli dessin alors que papa était usé et que des rats lui passaient dans l'estomac.
Grille blanche mi-haute, légère, une soirée à mater des films. C'est cette grille qui encercle le lavomatic pour automobiles dépendant du centre commercial voisin. C'est là que je la vois, berline verte couverte de mousse, d'une centaine de nuages de savon et d'eau. C'est là que je le vois, simple, les yeux bizarres, me fixant un peu avant de se reperdre dans la propreté de sa voiture. Il est 21h20.
Je me demande comment ça se fait le monde. Il est 21h20 et un homme lave sa voiture, nous sommes un jeudi soir. Un homme s'est dit : " Il est 21h et si j'allais laver ma voiture ". Et il est là, et il la regarde, et il regarde la mousse glisser le long de la carrosserie comme glissent les mômes souriants et avec une dent cassée le long des toboggans. Il est 21h20, il y a des femmes partout, des bières partout, des séries excitantes partout, des cigares partout, des rues de Chicago plongées dans le neige où les sachets circulent partout, des femmes en plastique partout, des opéras partout, des multiplex partout, des couchers et des levers de soleil partout et cet homme est là, nulle part, le regard vibrant devant son véhicule retrouvant une jeunesse. Il est 21h20 et ça fait 20minutes que je marche, mes jambes sont fortes et mon sourire irradie sur la pauvreté des foudres. Des voitures passent, des trottoirs, des ronds-points, des panneaux, j'avance un peu.
Je me dis l'église, une fois que je verrai l'église ça sera bon j'y serai. C'est l'église de mon village, on la voit de loin et elle est illuminée il me semble. Depuis je ne sais quel plissement d'oeil, je la vois un peu comme le Sphinx en Égypte. Ces deux grandes pattes couchées dans le sable. LES ETOILES, L'EGLISE, LA MARCHE A TRAVERS L'INCONNU. Tout va bien.
SURGIR ! Elle a littéralement surgi la voyance ! Plateaux de gazons électrifiés, la découverte de soi dans ces silos immenses. Des colonnes majestueuses, semi-cercles terrifiants s'élevant face à moi, triste bout de chair et de tissu. J'ai tout de suite trouvé ça beau. J'avais envie de me hasarder sur ce gazon, de pénétrer dans l'ombre pour aller toucher ce colosse niché dans la zone industrielle. Mais diable c'était sacré ! Aussi sacré que le sucre dans la bonne préparation d'une absinthe ! Un putain de sacré géant ! Je ne pouvais rien faire, rien faire à part me taire. Me taire et avoir les poumons pleins, les bronches débordées, le coeur brouillé explosant d'un trait à travers les champs. J'étais bouffé, saisi, transi par l'émotion de ce bloc magistral, de ce tyran de matières dures et polies. Inimaginable cette sensation, mourir pour lui. Crever en cette nuit de mauvais verre pour ce monument, me damner, me retourner les ongles, m'arracher les yeux, rire. C'était sacré, j'étais croyant donc je me suis cassé vite fait en laissant un de mes organes, le coeur, pièce de viande suffocante, sur le bas côté.
Jambes coupées par la stupéfaction, je persiste malgré tout. Rasant deux bancs servant d'abribus et quelques serres obscures. L'affiche jaune, l'appel des abandonnés. Le virage, ciré, menaçant s'annonce à moi, mortel. Je quitte le trottoir définitivement, le béton et sa platitude, la civilisation c'est que tout soit plat, je quitte la civilisation pour l'exotisme des herbes profondes, touffues et les petits chemins de terre, de cailloux et de branches. En main courante, la glissière d'acier, on m'a dit une fois qu'un motard s'était fait décapiter par ça, effet boomerang. Je marche, les dernières sources de lumière se tarissent. Il fait noir. NOIR. Noir comme le silence. Mon dernier espoir pour y voir plus clair tient dans ma main. C'est mon portable. La technique est simple, la mécanique huilée. Mince, il y a des trous partout et des branches qui me déchirent les orteils. Il me suffisait d'écrire un message ou du moins de faire semblant et ainsi un halo blanc envahissait l'écran de l'appareil. Halo puissant me permettant au moins de voir un minimum dans quoi je m'enfonçais. Petit bémol, toutes les cinq secondes, l'écho blanc s'envole me laissant dans l'obscurité totale. Comme chez moi, les orties, les ronces, dans la bouche.
Parce qu'il faut que je survive, quelques voitures conduites par des chiens en costume passent. Elles ne s'arrêtent donc la survie n'est pas là. Non mais leurs phares eux m'intéressent. Ils me balaient les chevilles et ensuite ils ventilent le tracé devant moi. Pour cinq secondes. Aïe une descente, mon talon manque de se perdre, mes orteils baignent dans mon propre sang. Mon cerveau vacille, j'ai besoin de m'arrêter AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA PUTAIN DE MERDE UN SERPENT ! JAUNE ET NOIRE ! Là ! LONG INFINI ! SEPT MILES ! IL VA M'AVALER ! IL M'EMPOISONNERA PUIS IL M'AVALERA ! PUTAIN LA PROCHAINE FOIS JE RENTRERAIS EN VOITURE AVEC MES PARENTS ! CHARLES FILS DE PUTE T'AURAIS PU ME PREVENIR QUE CES SALOPERIES TRAINAIENT DANS LE COIN !
J'étais tétanisé, je criais, trop d'instants pour se rendre compte que c'était inanimé que ça ne bougeait pas, que c'était un tuyau. Au moins maintenant je sais que j'ai peur des serpents. Figé, je regarde autour de moi et le spectacle est grandiose. CIRQUES DE BEAUTES les machines respirent. Là-bas il y a une carrière de sable et une voie creusée. De l'autre côté, des mécanismes, des entrepôts, des pluies de tonneaux multicolores, des humains. Kidnappant mes pupilles, toute la grâce du monde. L'ivresse de ces machines oeuvrant dans l'air froid, pétrole. Quand les autocars dorment à leur place. La folie miraculeuse de ces hommes s'animant dans le calme bleu du travail. Tous les lacs qu'ils imaginent. Le pain jeté dans la gueule de la femme, l'album de bande-dessiné pour le fils un peu moche. CES MACHINES MAGNIFIQUES, arènes de néons et de rides. Ces poutres, ces chariots élévateurs, la clameur des pompes. J'étais par terre, je tombais dans les pommes. JE DEVAIS ME RELEVER. J'étais submergé par la beauté des choses, l'illumination des chaînes. Je crachais mes yeux. Je n'avais déjà plus de coeur. J'étais au centre du monde, entre deux déserts, les voitures passaient et j'étais le premier et le dernier des hommes ayant peuplé cette Terre sublime. On venait de m'arracher aux râles et à l'humour fade des dimanches en famille, j'avais gardé une flèche de cristal au fond de la paume. Qui sait, peut-être aurais-je besoin d'une langue pour tout leur expliquer?
Mes rotules se fendillaient en laissant échapper un liquide obscur et saumâtre. Un oeuf qu'on casse et ne contenant que du mazout morveux. Je marchais, mes jambes se délitaient, mes tibias devenaient de la poudre. Je me saponifiais du bas, les branches toujours les branches me transperçant les pieds. Et je devais les écraser pour rester debout. C'était noir et sec. ça craquait, ça se brisait, c'était comme marcher sur des os. Je tombais d'amour. Les machines m'avaient rendu fous. Je ne voulais plus vraiment voir l'église, à quoi bon, elle ne ressemblait pas aux machines. L'église ne sera pas là quand j'aurais le blues, quand mon premier concert aura mal tourné, quand mes sentiments seront de la marmelade, quand je serai dans le métro les yeux vagues car je l'aurais laissé derrière moi, les yeux VAGUES. L'église ne sera plus là quand j'aurais mal, les machines si. Les machines ne nous quittent jamais. Nous naissons avec une machine, nous disparaîtrons avec une autre. Nous créons avec des machines, nous aimons avec des machines, des médicaments, des machines. Nous buvons des machines, nous ne faisons qu'admirer les machines en levant les bras au ciel. Au ciel les machines, les cabines d'avion qui remplacent les étoiles, machines astrales, on baise les hôtesses dans les toilettes des paquebots de l'air, le bébé germe à 60000pieds d'altitude plus celui qu'on pris les amants aériens, le bébé est une machine, il verra la lumière par une machine, la lumière vient par une machine et la machine vient par moi. Si je vois l'église ou les lampadaires du moins c'est bon. Et les étoiles.
La route est large, longue, désastrée. Les voitures à toute allure font se disloquer dans le vent les derniers bouts de peau recouvrant mes cuisses. Les chiens hurlaient, me soufflaient dans la nuque. Des grenouilles chaudes me sifflaient dans les chevilles. J'ai dû tomber un milliard de fois dans ces herbes hautes. Ainsi va la vie pour les poètes, et pour les diables. De la poésie. Je l'aimais bien Karine, JE L'AIMAIS. Je me souviens être rentré 350000fois de mon collège, sous la pluie, la brise, l'été frais, le mal aux tripes en pensant à elle. Une fois nous sommes rentrés ensemble. J'ai ouvert la porte et mon chien a failli lui sauter dessus en brandissant une pointe rouge et virile entre ces maigres pattes. Since this day, j'essaie de ne pas haïr mon chien mais c'est dur et Karine habite pratiquement au bout de ma rue et je ne l'ai jamais revu. Je me revois mon coeur battant, troisième jour au lycée, maman me ramène en voiture et dans la rue je la vois, je souris, elle aussi. Je rentre dans une chamade malade, j'ai couru, j'ai dansé. C'était la dernière fois que je la voyais et je l'aimais comme un fou. JE SUIS ALLONGE dans les fourrés, je n'ai plus de jambes. Les voitures continuent de passer. Un trip de 7kilomètres. J'ai rampé. Au loin, les phares donnaient une aura aux arbres nus bordants la route.
Mon ventre était maculé de terre et d'électricité.
La ville n'était qu'un buffet de fées catatoniques. Je suis arrivé jusqu'aux lampadaires. On partageait la même tête pâle. Mes joues se firent la malle. Ma mâchoire était à nue. J'étais un tronc peuplé de canines, de restes d'os, d'une langue précieuse, d'incisives et d'une écharpe nouée durement. J'en avais tellement oublié la lune qu'il n'y en avait pas. Je rampais, je me traînais lamentablement et la lumière est revenue. Les gens me regardaient puis rentraient chez eux avec hâte. Mes dents résonnaient contre le sol, l'effort s'intensifiait, les portails se fermaient. Une allée noire abysse menait à une maison que mes yeux n'arrivaient pas à dessiner. Même ma sueur était noire. JE GICLAIS DES OMBRES. Seul, paquet de molaires et de prémolaires, ruminant. Heureux.
J'étais un génie et personne ne m'embrassait, personne ne tournait sa langue d'eau contre ma glotte putride. Je suis un génie. Chemin faisant, je regardais dans les fenêtres des gens, fenêtres bleues, vertes ou jaunes et dedans une autre fenêtre terne et colorée diffusant en boucle la mort de l'esprit et du coeur.
Et c'est en flottant que je m'aperçus que j'étais dans ma chambre à écrire cette histoire.
Ceci est l'enregistrement vocal numéro 19 sur mon portable. Effectué sur une route pas éclairée, dans des herbes trop hautes. Les voitures passaient, repassaient, elles devaient voir une ombre désarticulée. Je devais faire peur. J'allais bien, très bien. J'avais loupé l'arrêt du train à cause de ma faim, ma faim de mots qui me poussa à lire jusqu'au bout les " Nouveaux contes de la folie ordinaire ". J'ai réussi mais en contrepartie, j'avais quelques kilomètres à me taper à pieds vu que je ne voulais pas déranger mes parents un soir de plus. Quand je serai grand et que j'aurais pas encore eu l'audace d'attenter à mes jours vu que j'aurais pas écrit suffisamment de bons trucs, je m'y connaîtrais en étoiles(veuillez excuser les redites mais bon). Comme ça je pourrais dire le nom de cette ligne de trois étoiles qui me matent sans vaciller. Je gagnerais en hauteur. Première étape : Monter des marches pour arriver côté rue. J'ai réussi en passant sur un petit pont surplombant les rails. J'aime ce genre de petits ponts violets. Une fois sorti de cette gare, commence la marche.
Un ami l'a déjà fait pour moi, ça ne doit pas être sorcier. Tout d'abord il me fallait reconnaître le chemin. C'est fait. Let's go my brother.
Je longe la cité, le restaurant chinois, quelques habitations, des centres commerciaux. Un voyage dans la consommation fantôme. Et vas y que je me traîne sous les lampadaires et les chênes centenaires. Je vais vite, je suis Schumacher, je suis une fusée en robe rouge quand elle entame sa descente à travers les couches de l'atmosphère. Je suis les voitures qui fusent à mes genoux, je suis les flaques de mousses noires constellées de morceaux de cervelle blanche. Les cadavres pourrissaient dans les escaliers, les enfants mouraient par le crâne, bref je me sentais bien et j'avais la pêche quand à cette évasion nocturne. Toujours les étoiles, trois étoiles en ligne, faudrait me dire qui elles sont en tout cas elles semblent compatissantes face à ma torture choisie, trois étoiles en ligne de vie. Je garde en tête cette image d'un sac de graine, d'ouvriers noirs avec le sourire large et la casquette verte. Je verse ma nuque sur la gauche et j'observe un bâtiment mort, vide, sale, à ses pieds, une balle de lumière m'hypnotise. Balle de lumière rebondissant sur les molles et grosses touffes d'herbe et sur l'espèce d'arche en contrebas. Balle de lumière tournant sans cesse, danser avec un verre d'eau. En y regardant de plus près, il me semble que cette balle est gerbée par une baie sombre, un cadre interdit où nulle vitre n'aurait pu tenir. Elle coule sur la verdure bouffie, balle aux prisonniers, balle aux internés, balle aux aliénés, balle folle. C'est le projecteur flou qui saigne net dans la fuite, quand on est que des longues écharpes et que l'on tient fermement la main du fils. Fils qui avait envoyé un si joli dessin alors que papa était usé et que des rats lui passaient dans l'estomac.
Grille blanche mi-haute, légère, une soirée à mater des films. C'est cette grille qui encercle le lavomatic pour automobiles dépendant du centre commercial voisin. C'est là que je la vois, berline verte couverte de mousse, d'une centaine de nuages de savon et d'eau. C'est là que je le vois, simple, les yeux bizarres, me fixant un peu avant de se reperdre dans la propreté de sa voiture. Il est 21h20.
Je me demande comment ça se fait le monde. Il est 21h20 et un homme lave sa voiture, nous sommes un jeudi soir. Un homme s'est dit : " Il est 21h et si j'allais laver ma voiture ". Et il est là, et il la regarde, et il regarde la mousse glisser le long de la carrosserie comme glissent les mômes souriants et avec une dent cassée le long des toboggans. Il est 21h20, il y a des femmes partout, des bières partout, des séries excitantes partout, des cigares partout, des rues de Chicago plongées dans le neige où les sachets circulent partout, des femmes en plastique partout, des opéras partout, des multiplex partout, des couchers et des levers de soleil partout et cet homme est là, nulle part, le regard vibrant devant son véhicule retrouvant une jeunesse. Il est 21h20 et ça fait 20minutes que je marche, mes jambes sont fortes et mon sourire irradie sur la pauvreté des foudres. Des voitures passent, des trottoirs, des ronds-points, des panneaux, j'avance un peu.
Je me dis l'église, une fois que je verrai l'église ça sera bon j'y serai. C'est l'église de mon village, on la voit de loin et elle est illuminée il me semble. Depuis je ne sais quel plissement d'oeil, je la vois un peu comme le Sphinx en Égypte. Ces deux grandes pattes couchées dans le sable. LES ETOILES, L'EGLISE, LA MARCHE A TRAVERS L'INCONNU. Tout va bien.
SURGIR ! Elle a littéralement surgi la voyance ! Plateaux de gazons électrifiés, la découverte de soi dans ces silos immenses. Des colonnes majestueuses, semi-cercles terrifiants s'élevant face à moi, triste bout de chair et de tissu. J'ai tout de suite trouvé ça beau. J'avais envie de me hasarder sur ce gazon, de pénétrer dans l'ombre pour aller toucher ce colosse niché dans la zone industrielle. Mais diable c'était sacré ! Aussi sacré que le sucre dans la bonne préparation d'une absinthe ! Un putain de sacré géant ! Je ne pouvais rien faire, rien faire à part me taire. Me taire et avoir les poumons pleins, les bronches débordées, le coeur brouillé explosant d'un trait à travers les champs. J'étais bouffé, saisi, transi par l'émotion de ce bloc magistral, de ce tyran de matières dures et polies. Inimaginable cette sensation, mourir pour lui. Crever en cette nuit de mauvais verre pour ce monument, me damner, me retourner les ongles, m'arracher les yeux, rire. C'était sacré, j'étais croyant donc je me suis cassé vite fait en laissant un de mes organes, le coeur, pièce de viande suffocante, sur le bas côté.
Jambes coupées par la stupéfaction, je persiste malgré tout. Rasant deux bancs servant d'abribus et quelques serres obscures. L'affiche jaune, l'appel des abandonnés. Le virage, ciré, menaçant s'annonce à moi, mortel. Je quitte le trottoir définitivement, le béton et sa platitude, la civilisation c'est que tout soit plat, je quitte la civilisation pour l'exotisme des herbes profondes, touffues et les petits chemins de terre, de cailloux et de branches. En main courante, la glissière d'acier, on m'a dit une fois qu'un motard s'était fait décapiter par ça, effet boomerang. Je marche, les dernières sources de lumière se tarissent. Il fait noir. NOIR. Noir comme le silence. Mon dernier espoir pour y voir plus clair tient dans ma main. C'est mon portable. La technique est simple, la mécanique huilée. Mince, il y a des trous partout et des branches qui me déchirent les orteils. Il me suffisait d'écrire un message ou du moins de faire semblant et ainsi un halo blanc envahissait l'écran de l'appareil. Halo puissant me permettant au moins de voir un minimum dans quoi je m'enfonçais. Petit bémol, toutes les cinq secondes, l'écho blanc s'envole me laissant dans l'obscurité totale. Comme chez moi, les orties, les ronces, dans la bouche.
Parce qu'il faut que je survive, quelques voitures conduites par des chiens en costume passent. Elles ne s'arrêtent donc la survie n'est pas là. Non mais leurs phares eux m'intéressent. Ils me balaient les chevilles et ensuite ils ventilent le tracé devant moi. Pour cinq secondes. Aïe une descente, mon talon manque de se perdre, mes orteils baignent dans mon propre sang. Mon cerveau vacille, j'ai besoin de m'arrêter AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA PUTAIN DE MERDE UN SERPENT ! JAUNE ET NOIRE ! Là ! LONG INFINI ! SEPT MILES ! IL VA M'AVALER ! IL M'EMPOISONNERA PUIS IL M'AVALERA ! PUTAIN LA PROCHAINE FOIS JE RENTRERAIS EN VOITURE AVEC MES PARENTS ! CHARLES FILS DE PUTE T'AURAIS PU ME PREVENIR QUE CES SALOPERIES TRAINAIENT DANS LE COIN !
J'étais tétanisé, je criais, trop d'instants pour se rendre compte que c'était inanimé que ça ne bougeait pas, que c'était un tuyau. Au moins maintenant je sais que j'ai peur des serpents. Figé, je regarde autour de moi et le spectacle est grandiose. CIRQUES DE BEAUTES les machines respirent. Là-bas il y a une carrière de sable et une voie creusée. De l'autre côté, des mécanismes, des entrepôts, des pluies de tonneaux multicolores, des humains. Kidnappant mes pupilles, toute la grâce du monde. L'ivresse de ces machines oeuvrant dans l'air froid, pétrole. Quand les autocars dorment à leur place. La folie miraculeuse de ces hommes s'animant dans le calme bleu du travail. Tous les lacs qu'ils imaginent. Le pain jeté dans la gueule de la femme, l'album de bande-dessiné pour le fils un peu moche. CES MACHINES MAGNIFIQUES, arènes de néons et de rides. Ces poutres, ces chariots élévateurs, la clameur des pompes. J'étais par terre, je tombais dans les pommes. JE DEVAIS ME RELEVER. J'étais submergé par la beauté des choses, l'illumination des chaînes. Je crachais mes yeux. Je n'avais déjà plus de coeur. J'étais au centre du monde, entre deux déserts, les voitures passaient et j'étais le premier et le dernier des hommes ayant peuplé cette Terre sublime. On venait de m'arracher aux râles et à l'humour fade des dimanches en famille, j'avais gardé une flèche de cristal au fond de la paume. Qui sait, peut-être aurais-je besoin d'une langue pour tout leur expliquer?
Mes rotules se fendillaient en laissant échapper un liquide obscur et saumâtre. Un oeuf qu'on casse et ne contenant que du mazout morveux. Je marchais, mes jambes se délitaient, mes tibias devenaient de la poudre. Je me saponifiais du bas, les branches toujours les branches me transperçant les pieds. Et je devais les écraser pour rester debout. C'était noir et sec. ça craquait, ça se brisait, c'était comme marcher sur des os. Je tombais d'amour. Les machines m'avaient rendu fous. Je ne voulais plus vraiment voir l'église, à quoi bon, elle ne ressemblait pas aux machines. L'église ne sera pas là quand j'aurais le blues, quand mon premier concert aura mal tourné, quand mes sentiments seront de la marmelade, quand je serai dans le métro les yeux vagues car je l'aurais laissé derrière moi, les yeux VAGUES. L'église ne sera plus là quand j'aurais mal, les machines si. Les machines ne nous quittent jamais. Nous naissons avec une machine, nous disparaîtrons avec une autre. Nous créons avec des machines, nous aimons avec des machines, des médicaments, des machines. Nous buvons des machines, nous ne faisons qu'admirer les machines en levant les bras au ciel. Au ciel les machines, les cabines d'avion qui remplacent les étoiles, machines astrales, on baise les hôtesses dans les toilettes des paquebots de l'air, le bébé germe à 60000pieds d'altitude plus celui qu'on pris les amants aériens, le bébé est une machine, il verra la lumière par une machine, la lumière vient par une machine et la machine vient par moi. Si je vois l'église ou les lampadaires du moins c'est bon. Et les étoiles.
La route est large, longue, désastrée. Les voitures à toute allure font se disloquer dans le vent les derniers bouts de peau recouvrant mes cuisses. Les chiens hurlaient, me soufflaient dans la nuque. Des grenouilles chaudes me sifflaient dans les chevilles. J'ai dû tomber un milliard de fois dans ces herbes hautes. Ainsi va la vie pour les poètes, et pour les diables. De la poésie. Je l'aimais bien Karine, JE L'AIMAIS. Je me souviens être rentré 350000fois de mon collège, sous la pluie, la brise, l'été frais, le mal aux tripes en pensant à elle. Une fois nous sommes rentrés ensemble. J'ai ouvert la porte et mon chien a failli lui sauter dessus en brandissant une pointe rouge et virile entre ces maigres pattes. Since this day, j'essaie de ne pas haïr mon chien mais c'est dur et Karine habite pratiquement au bout de ma rue et je ne l'ai jamais revu. Je me revois mon coeur battant, troisième jour au lycée, maman me ramène en voiture et dans la rue je la vois, je souris, elle aussi. Je rentre dans une chamade malade, j'ai couru, j'ai dansé. C'était la dernière fois que je la voyais et je l'aimais comme un fou. JE SUIS ALLONGE dans les fourrés, je n'ai plus de jambes. Les voitures continuent de passer. Un trip de 7kilomètres. J'ai rampé. Au loin, les phares donnaient une aura aux arbres nus bordants la route.
Mon ventre était maculé de terre et d'électricité.
La ville n'était qu'un buffet de fées catatoniques. Je suis arrivé jusqu'aux lampadaires. On partageait la même tête pâle. Mes joues se firent la malle. Ma mâchoire était à nue. J'étais un tronc peuplé de canines, de restes d'os, d'une langue précieuse, d'incisives et d'une écharpe nouée durement. J'en avais tellement oublié la lune qu'il n'y en avait pas. Je rampais, je me traînais lamentablement et la lumière est revenue. Les gens me regardaient puis rentraient chez eux avec hâte. Mes dents résonnaient contre le sol, l'effort s'intensifiait, les portails se fermaient. Une allée noire abysse menait à une maison que mes yeux n'arrivaient pas à dessiner. Même ma sueur était noire. JE GICLAIS DES OMBRES. Seul, paquet de molaires et de prémolaires, ruminant. Heureux.
J'étais un génie et personne ne m'embrassait, personne ne tournait sa langue d'eau contre ma glotte putride. Je suis un génie. Chemin faisant, je regardais dans les fenêtres des gens, fenêtres bleues, vertes ou jaunes et dedans une autre fenêtre terne et colorée diffusant en boucle la mort de l'esprit et du coeur.
Et c'est en flottant que je m'aperçus que j'étais dans ma chambre à écrire cette histoire.

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