Tous trois assis autour d'une fontaine à Grenade, fontaine au centre de laquelle un palmier magistral resplendit.
Fernando - Vous pensez qu'elle viendra ?
Julio - Peut-être mais au fond, elle est déjà venue. Chacun d'entre nous par le truchement de l'imagination l'avons déjà créé, nous avons construit ses talons, son allure, la manière abrupte qu'elle aura de nous parler.
Jorge - La question est : correspondra-t-elle à ça ? La réponse est évidemment non, la vraie question est : ces différences d'avec nos illusions vont-elles nous combler ou nous décevoir ?
Fernando - On est jamais déçu par les femmes, qu'importe l'apparence, le geste ou la voix, elles ont toujours quelque chose d'inspirant.
Jorge - Voilà pourquoi les Muses ne portent pas de barbe.
Julio - Voilà pourquoi aussi nous n'attendons que des femmes jeunes.
Jorge - La dignité d'une femme qui a vécu et qui ne s'est pas laissé voler sa beauté par le temps et ses tours est mille fois plus belle encore que la naissance d'un sein.
Fernando - Bien d'accord avec toi, mais il vrai que nous n'espérons pas un débris.
Jorge - Du moins pas encore. Bon comme nous avons apparemment du temps à discuter ensemble, faisons des pronostics.
Julio - J'allais le proposer, de fait, je me propose de peindre celle que j'attends le premier...Alors, des mains fines, douces, d'albâtre, des mains qui posées dans nos cheveux ressembleraient à du cristal vous picorant la tête, une petite bouche rose qui disparaît sous le baiser, des yeux noirs allongés, un corps d'enfant mais un visage de femme tout de même, un front perdu sous une chevelure folle...
Fernando - Je vois bien ! Mais les cheveux ? Noirs comme ceux de nos mères ou blonds comme ceux des contes ?
Julio - Noirs comme le fin fond de la première caverne, là où nos pères étaient liés, et petit à petit à force de balade, ils s'illumineraient, sous l'interrègne du jour sentimental.
Fernando - Bien moi je la vois et je la veux blonde comme cette ville et l'été déjà là !
Jorge - Et pourquoi pas une rousse moi cette ville je la vois rousse et vu que je la veux native elle sera flamme également.
Julio - C'est drôle ça aussi, de mon côté, j'espère voir Grenade dans la nuit ou par un ciel plus gris, ou par la pluie, que les palmes qui nous adossent ploient sous les grosses gouttes.
Jorge - C'est une cité chaude, orange qui ne sera jamais bleue.
Fernando - Jaune mais je la vois bien bleuir, puis noircir, se violacer, rougir, verdir, s'évanouir, et je serai là pour chaque nuance, du grenat au méthylène, pour traduire toutes ses perturbations qui me toucheront au coeur.
Jorge - Tu tiens là un discours que les seuls les poètes peuvent entendre, ailleurs, tu te serais déjà retrouvé moqué et incompris...
Julio - Voire même le feu aux genoux. Tiens d'ailleurs autre jeu, comment imaginez-vous un bûcher de sorcières ?
Fernando - Agaçant, mais bon, de longs rameaux mouillées d'huile, une femme noire et grise, avec son chapeau sur la tête, une place où quelques villageois regardent et deux bourreaux avec une torche.
Jorge - Le cerveau est admirable, je pense à une pendaison de trois sorcières jeunes et nues devant une rivière grise et transparente.
Julio - Oh oui, je vois aussi la rivière, mais c'est bel et bien un bûcher comparable à celui de Fernando qui vient roussir la chair de deux belles magiciennes.
Jorge - Ceci tend à prouver que chacun à sa propre sensibilité, caillots d'enfance, et ses propres couleurs, ses propres motifs, qui se retrouvent dans le moindre des exemples éloignés de son entendement direct.
Fernando - Nous sommes tous le bétail de l'inconnu, et pour palier à cela, on se rattache à nos savoirs, à nos mythes et nos enseignes.
Julio - Je te sens attristé par cette dépendance, moi je la trouve merveilleuse, c'est par ces voies que l'on peut mettre en oeuvre un monde qui nous ressemble et qui ressemble à quiconque voudra se prendre au jeu.
Jorge - Et par ces mondes viendront des joies insoupçonnés, de nouvelles façons de s'étonner.
Fernando - J'admets que j'aurais vraiment de quoi cesser de rire si on me privait de ces nouveaux états éxitatoires.
Jorge - Monsieur est bien lettré.
Julio - Il sera peut-être temps qu'elle arrive avant que nous nous mettions à parler plus de nous que des drames qui nous entourent.
Fernando - Hmmmm...en l'occurrence c'est elle. Bon pour ne pas passer pour l'ombre au tableau, je vous donne ma pensée, celle-ci est mélancolique évidemment.
Jorge et Julio - Évidemment.
Fernando - Et touche un infini. C'est que cette fille qui se subodore à peine depuis presque une heure, cette fille je ne la connais pas encore que déjà j'en regrette mille choses. Car mes amis voyez-vous je regrette de la voir arriver de face et non en biais, je regrette de ne pas avoir pris le temps de la connaître sur les bancs de l'école, de la rencontrer au hasard...
Jorge - Avant que tu continues, je tiens à signaler que le fait qu'elle décide de venir jusqu'à nous tient tout bonnement du hasard ou plutôt du bon vouloir de nos volontés respectives, puisqu'il y a ne serait-ce qu'un mois, personne parmi nous ne se doutait de ce rendez-vous.
Julio - Moi par contre, je dois avouer que je pensais déjà à vous, en flânant sur les quais, je me disais que quelque chose était en marche grâce à vous et un peu de moi.
Fernando - Quant à moi j'avais grande confiance et je suis d'accord avec toi Jorge, mais quand je parle de hasard, je veux parler d'heure et de lieu non fixé, de deux mouvements de vie distincts qui tout un coup s'entrechoquent par la grâce d'un regard.
Jorge - Lettré et romantique, Fernando, tu fais une bonne affaire.
Fernando - Ce n'est pas parce que tu passes pour le patriarche, que tu te dois d'être condescendant.
Julio - Je pense qu'il essayait plutôt d'être drôle.
Jorge - Comment ça "essayer" ?
Julio - C'est à dire que...enfin, on ne peut pas faire rire à tous les coups.
Fernando - Ah, et en deux trois phrases et tours de langage, la rose que vous butiniez vous retombe sur le nez.
Jorge - Continue ta pensée...
Fernando - Donc oui, que nous nous croisions sans organisation, ou que je sois là, boxeur sur un ring, sonné, et qu'en ouvrant l'oeil qui n'aura pas gonflé, je perçoive à travers les cordes une silhouette rayonnante se levant de sa chaise avant de me quitter, peut-être à tout jamais, je ne sais pas encore, je n'ai pas encore cherché.
Julio - Cette histoire me plaît.
Fernando - J'aurai aimé oui la rechercher, ou l'apprivoiser, la voir au loin alors que j'étais au collège, elle tout belle, la princesse des caïds, et moi derrière, inexistant, vissé derrière mon embonpoint et ma myopie. Puis la retrouver à l'université, moi devenu svelte et avide de mots, ami des fleurs et de leurs chants, elle toujours aussi scandaleuse, parfait scandale de sa nuque, son parfum et ses dents, et cédant moi, à l'envie, dans une bibliothèque, lui parler, étudier ensemble, se découvrir, jour après jour, mois après mois, la voir de loin dans la cour allongé contre mon arbre, la voir vivre, la voir évoluer dans ce monde qui m'attend encore, et un soir, défaire son soutien-gorge et toucher à ses lèvres...
Julio - Hmmmm, ton discours est touchant et sensuel, mais Nando tu es sûr de n'avoir point vu de mescale flotter dans ton maté ?
Fernando - C'est malin, je dis juste qu'il me manquera toujours de l'avoir apprivoiser, de l'avoir vu vivre ailleurs sans moi, qu'il me manquera la cour et le manège de la découverte.
Jorge - Je comprends et partage ton dépit et toute ta nostalgie estudiantine mais ne va pas croire non plus qu'elle va te tomber tout cuit.
Fernando - Je sais mais, elle va me tomber c'est sûr.
Julio - Je fume, ça ne vous dérange pas ?
Jorge - Non mais évite de me souffler ta fumée dans les yeux ça m'irrite.
Fernando - Tu peux y aller avec moi.
Jorge - Mais si jamais c'est la femme de ta vie Fernando, la femme que tu accepteras de voir vieillir tout en restant plein de désir, la femme qui changera tout en continuant à s'accorder, tu ne peux que remercier les cieux qu'ils te la glissent dans les pattes aussi facilement.
Fernando - Oui et puis ce ne sont que pensées de penseurs, je ne suis pas tout à fait remis d'Ophélia.
Jorge - Le terrible et la merveille c'est qu'on ait jamais tout à fait remis de l'amour.
Julio - Tu parles comme un livre.
Jorge - Mais j'en suis un et toi aussi et cette ville pourrait même en être un très bon.
Julio - Grenade, un livre ?
Jorge - Qu'est-ce d'autre qu'un ouvrage qu'une somme d'histoires plus ou moins réalistes reflétant des états d'âmes, imbriquant des intrigues destinées à offrir des messages pour divertir, on est de toute façon diverti lorsque l'on commence à lire, faire fondre, choquer, embarrasser, rappeler, inspirer. Une ville est une formidable cuve à histoires, à états d'âmes et à inspirations, alors oui Grenade est un livre autant qu'un homme et surtout une femme peuvent l'être.
Fernando - Ahah, je suis peut-être fou ça a le mérite de rester clair, parce que là on nage dans le confus.
Jorge - Et alors, tant que tu continues à nager.
Julio - Là ce n'était pas très amusant, mais c'était plutôt bien senti, pas vrai Nando ?
Fernando - ...
Jorge - Oh allons donc, nous ne faisons que plaisanter, fais pas ta mauvaise tête. D'ailleurs, tout n'est que plaisanterie, le beau sérieux viendra à notre mort quand ceux qui vont suivre jugeront ce que nous avons laissés. Pour le moment, sourions aux souvenirs et rions dans l'imagination.
Julio - Et les actes ? Et la chair ? Et l'amour ? Et la vie ?
Jorge - Indicible, absurde mais techniquement miraculeux.
Fernando - Tu me rassures, tu as quand même un coeur qui bat.
Jorge - Oui mais malheureusement il n'y a quand l'arrêtant un peu que l'on peut analyser et profiter des battements, d'où le souvenir qui souvent surpasse l'instant vie.
Julio - Moi je pense que notre discussion appartient autant au souvenir qu'à l'imagination, elle est mélancolique.
Jorge et Fernando - Évidemment.
Fernando - Elle est mélancolie, ce pont entre tous les temps ou l'attente d'une femme.
Jorge - Vite qu'elle vienne, on ne pourrait pas faire plus beau.
Fernando - Merci.
Jorge - De rien l'ami.
Julio - Tenez la voilà !
Fernando et Jorge - Où ça ?
Julio - Ah non c'est tout simplement la lumière qui change.
Jorge - Julio, je viens de dire qu'on ne pouvait pas faire mieux.
Julio - Ahah, rien n'interdit d'essayer, dans tous les sens. Et si on allait manger, si c'est elle, elle nous retrouvera bien.
Fernando - Tu as raison et aussi sûrement tort mais j'ai trop faim pour pinailler.
Jorge - Bien dit.
*
Rien ne nous indique si cette femme vint enfin mais tout porte à croire qu'elle existe.