lundi, janvier 21, 2008

Tout l'amour que j'ai pour Vous

Qu'importe( je veux comprendre, ne plus vous perdre, partager la pluie), je donnerai toutes mes vies passées ou à venir pour vous rendre heureuse une seconde de plus. On est qui on aime après tout.

mardi, janvier 15, 2008

English poem by Borges to Beatriz Bibiloni Webster de Bullrich

What can I hold you with ?
I offer you lean streets, desperate sunsets, the moon of the jagged suburbs.
I offer you the bitterness of a man who has looked long and long at the lonely moon.
I offer you my ancestors, my dead men, the ghosts that living men have honoured in marble : my father's father killed in the frontier of Buenos Aires, two bullets trough his lungs, bearded and dead, wrapped by his soldiers in the hide of a cow; my mother's grandfatheur - just twentyfour -heading a charge of three hundred men in Peru, now ghosts on vanished horses.
I offer you whatever insight my books may hold whatever manliness or humour my life.
I offer you the loyalty of a man who has never been loyal.
I offer you that kernel of myself that I have saved, somehow - the central heart that deals not in words, traffics not with dreams and is untouched by time, by joy, by adversities.
I offer you the memory of a yellow rose seen at sunset, years before you were born.
I offer you explanations of yourself, theories about yourself, authentic and surprising news of yourself.
I can give you my lonelyness, my darkness, the hunger of my heart; I'm trying to bribe you with uncertainty, with danger, with defeat.

1934.

Ils y sont passés

Tous trois assis autour d'une fontaine à Grenade, fontaine au centre de laquelle un palmier magistral resplendit.

Fernando - Vous pensez qu'elle viendra ?

Julio - Peut-être mais au fond, elle est déjà venue. Chacun d'entre nous par le truchement de l'imagination l'avons déjà créé, nous avons construit ses talons, son allure, la manière abrupte qu'elle aura de nous parler.

Jorge - La question est : correspondra-t-elle à ça ? La réponse est évidemment non, la vraie question est : ces différences d'avec nos illusions vont-elles nous combler ou nous décevoir ?

Fernando - On est jamais déçu par les femmes, qu'importe l'apparence, le geste ou la voix, elles ont toujours quelque chose d'inspirant.

Jorge - Voilà pourquoi les Muses ne portent pas de barbe.

Julio - Voilà pourquoi aussi nous n'attendons que des femmes jeunes.

Jorge - La dignité d'une femme qui a vécu et qui ne s'est pas laissé voler sa beauté par le temps et ses tours est mille fois plus belle encore que la naissance d'un sein.

Fernando - Bien d'accord avec toi, mais il vrai que nous n'espérons pas un débris.

Jorge - Du moins pas encore. Bon comme nous avons apparemment du temps à discuter ensemble, faisons des pronostics.

Julio - J'allais le proposer, de fait, je me propose de peindre celle que j'attends le premier...Alors, des mains fines, douces, d'albâtre, des mains qui posées dans nos cheveux ressembleraient à du cristal vous picorant la tête, une petite bouche rose qui disparaît sous le baiser, des yeux noirs allongés, un corps d'enfant mais un visage de femme tout de même, un front perdu sous une chevelure folle...

Fernando - Je vois bien ! Mais les cheveux ? Noirs comme ceux de nos mères ou blonds comme ceux des contes ?

Julio - Noirs comme le fin fond de la première caverne, là où nos pères étaient liés, et petit à petit à force de balade, ils s'illumineraient, sous l'interrègne du jour sentimental.

Fernando - Bien moi je la vois et je la veux blonde comme cette ville et l'été déjà là !

Jorge - Et pourquoi pas une rousse moi cette ville je la vois rousse et vu que je la veux native elle sera flamme également.

Julio - C'est drôle ça aussi, de mon côté, j'espère voir Grenade dans la nuit ou par un ciel plus gris, ou par la pluie, que les palmes qui nous adossent ploient sous les grosses gouttes.

Jorge - C'est une cité chaude, orange qui ne sera jamais bleue.

Fernando - Jaune mais je la vois bien bleuir, puis noircir, se violacer, rougir, verdir, s'évanouir, et je serai là pour chaque nuance, du grenat au méthylène, pour traduire toutes ses perturbations qui me toucheront au coeur.

Jorge - Tu tiens là un discours que les seuls les poètes peuvent entendre, ailleurs, tu te serais déjà retrouvé moqué et incompris...

Julio - Voire même le feu aux genoux. Tiens d'ailleurs autre jeu, comment imaginez-vous un bûcher de sorcières ?

Fernando - Agaçant, mais bon, de longs rameaux mouillées d'huile, une femme noire et grise, avec son chapeau sur la tête, une place où quelques villageois regardent et deux bourreaux avec une torche.

Jorge - Le cerveau est admirable, je pense à une pendaison de trois sorcières jeunes et nues devant une rivière grise et transparente.

Julio - Oh oui, je vois aussi la rivière, mais c'est bel et bien un bûcher comparable à celui de Fernando qui vient roussir la chair de deux belles magiciennes.

Jorge - Ceci tend à prouver que chacun à sa propre sensibilité, caillots d'enfance, et ses propres couleurs, ses propres motifs, qui se retrouvent dans le moindre des exemples éloignés de son entendement direct.

Fernando - Nous sommes tous le bétail de l'inconnu, et pour palier à cela, on se rattache à nos savoirs, à nos mythes et nos enseignes.

Julio - Je te sens attristé par cette dépendance, moi je la trouve merveilleuse, c'est par ces voies que l'on peut mettre en oeuvre un monde qui nous ressemble et qui ressemble à quiconque voudra se prendre au jeu.

Jorge - Et par ces mondes viendront des joies insoupçonnés, de nouvelles façons de s'étonner.

Fernando - J'admets que j'aurais vraiment de quoi cesser de rire si on me privait de ces nouveaux états éxitatoires.

Jorge - Monsieur est bien lettré.

Julio - Il sera peut-être temps qu'elle arrive avant que nous nous mettions à parler plus de nous que des drames qui nous entourent.

Fernando - Hmmmm...en l'occurrence c'est elle. Bon pour ne pas passer pour l'ombre au tableau, je vous donne ma pensée, celle-ci est mélancolique évidemment.

Jorge et Julio - Évidemment.

Fernando - Et touche un infini. C'est que cette fille qui se subodore à peine depuis presque une heure, cette fille je ne la connais pas encore que déjà j'en regrette mille choses. Car mes amis voyez-vous je regrette de la voir arriver de face et non en biais, je regrette de ne pas avoir pris le temps de la connaître sur les bancs de l'école, de la rencontrer au hasard...

Jorge - Avant que tu continues, je tiens à signaler que le fait qu'elle décide de venir jusqu'à nous tient tout bonnement du hasard ou plutôt du bon vouloir de nos volontés respectives, puisqu'il y a ne serait-ce qu'un mois, personne parmi nous ne se doutait de ce rendez-vous.

Julio - Moi par contre, je dois avouer que je pensais déjà à vous, en flânant sur les quais, je me disais que quelque chose était en marche grâce à vous et un peu de moi.

Fernando - Quant à moi j'avais grande confiance et je suis d'accord avec toi Jorge, mais quand je parle de hasard, je veux parler d'heure et de lieu non fixé, de deux mouvements de vie distincts qui tout un coup s'entrechoquent par la grâce d'un regard.

Jorge - Lettré et romantique, Fernando, tu fais une bonne affaire.

Fernando - Ce n'est pas parce que tu passes pour le patriarche, que tu te dois d'être condescendant.

Julio - Je pense qu'il essayait plutôt d'être drôle.

Jorge - Comment ça "essayer" ?

Julio - C'est à dire que...enfin, on ne peut pas faire rire à tous les coups.

Fernando - Ah, et en deux trois phrases et tours de langage, la rose que vous butiniez vous retombe sur le nez.

Jorge - Continue ta pensée...

Fernando - Donc oui, que nous nous croisions sans organisation, ou que je sois là, boxeur sur un ring, sonné, et qu'en ouvrant l'oeil qui n'aura pas gonflé, je perçoive à travers les cordes une silhouette rayonnante se levant de sa chaise avant de me quitter, peut-être à tout jamais, je ne sais pas encore, je n'ai pas encore cherché.

Julio - Cette histoire me plaît.

Fernando - J'aurai aimé oui la rechercher, ou l'apprivoiser, la voir au loin alors que j'étais au collège, elle tout belle, la princesse des caïds, et moi derrière, inexistant, vissé derrière mon embonpoint et ma myopie. Puis la retrouver à l'université, moi devenu svelte et avide de mots, ami des fleurs et de leurs chants, elle toujours aussi scandaleuse, parfait scandale de sa nuque, son parfum et ses dents, et cédant moi, à l'envie, dans une bibliothèque, lui parler, étudier ensemble, se découvrir, jour après jour, mois après mois, la voir de loin dans la cour allongé contre mon arbre, la voir vivre, la voir évoluer dans ce monde qui m'attend encore, et un soir, défaire son soutien-gorge et toucher à ses lèvres...

Julio - Hmmmm, ton discours est touchant et sensuel, mais Nando tu es sûr de n'avoir point vu de mescale flotter dans ton maté ?

Fernando - C'est malin, je dis juste qu'il me manquera toujours de l'avoir apprivoiser, de l'avoir vu vivre ailleurs sans moi, qu'il me manquera la cour et le manège de la découverte.

Jorge - Je comprends et partage ton dépit et toute ta nostalgie estudiantine mais ne va pas croire non plus qu'elle va te tomber tout cuit.

Fernando - Je sais mais, elle va me tomber c'est sûr.

Julio - Je fume, ça ne vous dérange pas ?

Jorge - Non mais évite de me souffler ta fumée dans les yeux ça m'irrite.

Fernando - Tu peux y aller avec moi.

Jorge - Mais si jamais c'est la femme de ta vie Fernando, la femme que tu accepteras de voir vieillir tout en restant plein de désir, la femme qui changera tout en continuant à s'accorder, tu ne peux que remercier les cieux qu'ils te la glissent dans les pattes aussi facilement.

Fernando - Oui et puis ce ne sont que pensées de penseurs, je ne suis pas tout à fait remis d'Ophélia.

Jorge - Le terrible et la merveille c'est qu'on ait jamais tout à fait remis de l'amour.

Julio - Tu parles comme un livre.

Jorge - Mais j'en suis un et toi aussi et cette ville pourrait même en être un très bon.

Julio - Grenade, un livre ?

Jorge - Qu'est-ce d'autre qu'un ouvrage qu'une somme d'histoires plus ou moins réalistes reflétant des états d'âmes, imbriquant des intrigues destinées à offrir des messages pour divertir, on est de toute façon diverti lorsque l'on commence à lire, faire fondre, choquer, embarrasser, rappeler, inspirer. Une ville est une formidable cuve à histoires, à états d'âmes et à inspirations, alors oui Grenade est un livre autant qu'un homme et surtout une femme peuvent l'être.

Fernando - Ahah, je suis peut-être fou ça a le mérite de rester clair, parce que là on nage dans le confus.

Jorge - Et alors, tant que tu continues à nager.

Julio - Là ce n'était pas très amusant, mais c'était plutôt bien senti, pas vrai Nando ?

Fernando - ...

Jorge - Oh allons donc, nous ne faisons que plaisanter, fais pas ta mauvaise tête. D'ailleurs, tout n'est que plaisanterie, le beau sérieux viendra à notre mort quand ceux qui vont suivre jugeront ce que nous avons laissés. Pour le moment, sourions aux souvenirs et rions dans l'imagination.

Julio - Et les actes ? Et la chair ? Et l'amour ? Et la vie ?

Jorge - Indicible, absurde mais techniquement miraculeux.

Fernando - Tu me rassures, tu as quand même un coeur qui bat.

Jorge - Oui mais malheureusement il n'y a quand l'arrêtant un peu que l'on peut analyser et profiter des battements, d'où le souvenir qui souvent surpasse l'instant vie.

Julio - Moi je pense que notre discussion appartient autant au souvenir qu'à l'imagination, elle est mélancolique.

Jorge et Fernando - Évidemment.

Fernando - Elle est mélancolie, ce pont entre tous les temps ou l'attente d'une femme.

Jorge - Vite qu'elle vienne, on ne pourrait pas faire plus beau.

Fernando - Merci.

Jorge - De rien l'ami.

Julio - Tenez la voilà !

Fernando et Jorge - Où ça ?

Julio - Ah non c'est tout simplement la lumière qui change.

Jorge - Julio, je viens de dire qu'on ne pouvait pas faire mieux.

Julio - Ahah, rien n'interdit d'essayer, dans tous les sens. Et si on allait manger, si c'est elle, elle nous retrouvera bien.

Fernando - Tu as raison et aussi sûrement tort mais j'ai trop faim pour pinailler.

Jorge - Bien dit.

*

Rien ne nous indique si cette femme vint enfin mais tout porte à croire qu'elle existe.

samedi, janvier 05, 2008

Fillettes Bleues Hallucinées

Ainsi commence l'année

- Ouvrières lumineuses, aux bouches immenses et électriques, à la longue chevelure bleuâtre, avec leurs serpents noués dans les cheveux, MON CUL CUL CUL COMMODE

vendredi, janvier 04, 2008

La gueule qu'ils feront

Dingue ce qu'il fait noir ici. Noir et silencieux. Avec un peu de concentration, la nuance, le souvenir d'une certaine couleur, d'un certain son, mais tout cela s'estompe si vite. Je n'y peux rien, je ne peux rien. A vrai dire, je suis mort. Je n'ai jamais cru au paradis, ni à l'enfer, à la grande marmaille des anges ou des cendres, je me disais que casser sa pipe menait à un néant indéfinissable dénué de toute conscience, au fond que l'on disparaissait. Seulement l'expérience m'apprend que ce n'est pas tout à fait ça. Qu'est-ce que des seins bon sang ? J'ai quitté ce monde sous son charme le plus affreux et le plus banal : la violence. Je sortais d'une soirée classique à la douceur amère, la lèvre inférieure pleine d'écume. Il fallait que je me batte, cet enfoiré s'était envoyé ma femme, ou tout comme, tout comme, je les ai vu chuchoté et je l'ai entendu rire. J'avais pris l'avantage, un joli direct droit dans la joue gauche et lui qui commençait à sentir la douleur filer en lui à grande vitesse par cette belle nuit d'hiver. J'aurais dû viser les oreilles, par grand froid, c'est là que ça fait le plus mal, il aurait pu s'évanouir, j'aurais pu reprendre la main de ma femme et m'offrir son parfum avant de m'endormir. Il titubait. Je pense que nous titubions tous les deux dans la rue, je le pense ainsi oui. Puis il s'est relevé et j'ai senti une fulgurance, une pierre heurter mon menton, et enfin, l'infini écran noir a fait son entrée. Depuis il est toujours là et cela doit bien faire plusieurs mois, je ne sais plus. J'ai eu pas mal l'occasion de cogiter ses derniers temps ( qu'on vienne me caresser !!!!!!!!!!! ) et il me semble que je sais comment j'ai foutu le camp. Ce n'était pas une pierre, une météorite écrasante, simplement le poing de l'enfoiré, meurtrier du moment, démolissant mon menton, me faisant monter la tête jusqu'aux étoiles et crac sans doute crac. Un uppercut létal. Je n'aimais même pas ma femme, j'avais été jaloux parce qu'il faut l'être certaines fois. Elle avait fini par me lasser, me dégoûter, je voulais autre chose qu'elle, son parfum certes oui, mais son rouge à lèvres, sa façon si agressive de se maquiller, ses remarques assassines face à mon relatif échec professionnel, ses migraines. Je vous assure que c'est noir, noir, je vais rapidement devenir fou jusqu'à m'éteindre, m'écarteler l'âme dans l'interminable palette des démences, il restera des poussières de ma raison, puis rien, qu'une large sieste, une épilepsie finale. Je pensais que la mort, la mort s'était autre chose, je n'aimais pas y penser, ça pouvait me rendre malade, ne plus pouvoir sentir, pleurer, aimer, parler ou danser ( NE PLUS POUVOIR ). La plupart du temps, au terme de ma réflexion, je finissais persuadé que c'était mort pour de bon et qu'il fallait de fait, profiter au maximum de ses bas instincts, alors je mangeais un peu plus et je traitais les femmes vulgairement, avant le prochain régime à la première invective concernant mes poignées d'amour ou à la première tape sur les doigts. Toutes mes conclusions n'aboutissaient pas à l'espoir. La conscience fuyait pour toujours. Même dans la réincarnation, je n'y trouvais pas de répit, à quoi cela servirait d'être encore là si on ne le sait pas, si on ne se souvient pas de nous avant. Pas question, pas de paradis, pas d'enfer, cela serait trop facile. Alors on meurt, avec nous partent nos pensées et nos inachevés, avec nous partent nos façons d'amuser, d'émouvoir, et surtout nos façons de perdre, avec nous s'achève tout ce qui faisait que nous grimacions devant le miroir. Je n'ai jamais vraiment aimé, je ne le regrette pas, je pense que j'ai aimé mais que tout cela est survendu, on ne peut pas détruire le temps, du moins pas suffisamment, alors on embrasse et chante, on se roule et s'enlace mais vient vite le gris matin où l'on se sépare, on va sur nos chantiers. A partir de l'instant où sur notre chantier, on n'est plus obsédé par l'odeur de sa peau, la vie se termine, le reste n'est rien qu'une attente de la mort. Je peux vous dire que ça ne vaut pas le coup. Vivez, buvez, baisez, tuez tant que vous pouvez parce que ce qu'il y a derrière, vaut pas le coup. Je pense aux suicidés, ceux qui ont finis par sauter du balcon, par mettre un coup de pied dans le tabouret, par envoyer le feu dans la chambre. Je pense à eux et je rigole ( je n'ai plus qu'un presque, qu'une quasi perception du rire, une ligne arrondie sur l'écran ), c'était tellement dur qu'ils voulaient échapper, qu'ils voulaient aller ailleurs où les cieux seraient différents, espérons plus cléments et les voilà là, à penser tout comme moi jusqu'à une extinction qui ne viendra apparemment jamais. A par ceux qui étaient clairs, ceux qui ont faits ça pour le geste, pour le soulagement, doivent sérieusement se ronger l'âme, doivent déjà exploser ( les chanceux ! ), ce n'était pas si dur que ça, ils auraient pu affronter, faire buter leur père quelques années plus tard, se réaccommoder avec les plaisirs simples et cons de la vie, réapprécier, ne pas capituler ou capituler tout en restant à bord. Les beaux jours, les jours que je passais en compagnie de créatures respirant dans les draps, je finissais par croire à une mort agréable, où l'on garderait la conscience, les yeux et le mouvement, où l'on pourrait se balader un peu partout et où l'on perdrait simplement notre matérialité. On irait flâner dans l'appartement de sa fille juste avant qu'elle vieillisse, on se ferait tous les classiques du cinéma italien dans ces petites salles connus uniquement des puristes, on aurait enfin le temps et le courage d'aller en Egypte, d'être ému par ces jardins à haute tension où ces amants tout vivants paraissent si distraits. On irait au supermarché pour voir la population, on deviendrait fous mais à la lumière. Car on perd certainement la raison à ne plus avoir aucun impact avec quoi que ce soit, on ne laisse plus de traces dans la neige, on ne peut plus écrire, ni crier, on est une pensée flottante. Je ne sais par quelle sorcellerie nerveuse j'ai encore cette peste de conscience, mais il me paraît probable que ça puisse être lié avec la bonne conservation de mon enveloppe charnel, à l'époque, l'idée de me faire incinérer m'avait paru détestable, dispersé dans l'océan, inexistant, que là, sous mes os et mes vers, j'aurais peut-être l'honneur d'être profané. Et donner mes organes au futur tant qu'on y est. Il y a des jours ( des heures, des semaines ) où je me dis que je vais rouvrir les yeux et que tout ça n'est que coma mais je n'entends rien de neuf depuis trop longtemps, pas même le bruit d'une machine me maintenant le souffle, pas même le visage désoeuvré de ma soeur, pas même la teinte fade des fleurs courbées dans leur vase. Il y en a des autres où je regrette toutes les terres que je n'ai pas foulé, tous les chefs d'oeuvre que je n'ai pas ouvert, toutes les galeries que j'ai refusé, toutes ces nuits où j'ai préféré me vautrer dans mon inexact plutôt que de valser avec les miens, tous les Hawthorne et Lacan( Derrida, Hölderlin, Benn, Boileau, Wittgenstein, Strindberg ) que je ne lirai jamais, tous les flics que je ne tuerai jamais, alors que je le voulais, tous ces culs et esprits en ribambelles, toutes ces femmes qui dans le faste ou le lugubre m'ont fait de l'oeil et que j'ai, souvent sans le savoir, violemment négligé ( j'ai appris, c'était il y a deux ans et demi, qu'Abigael, une fille que j'avais connu à l'université, avait mis fin à ses jours après que j'ai refusé ses avances, pardonne-moi Abigael de t'avoir infligé ce corridor funeste et improbable, j'espère que l'on t'a brûlé ), tout ces tout qui n'était pas franchement mirobolant, qui n'avait rien d'excitant. Et puis je pense à mon roman, presque achevé, à son dernier mot, belle annonce : " Tous les atermoiements rencontrés avec elle devait précisément mener à cet éclatement, dans l'opulente union de nos corps joints ", à celle pour qui j'avais écrit ça et qui ne le saura jamais( à moins que, argh ! je veux qu'on me fracasse le crâne ). Je pense à mon roman, au fond du tiroir, faite que cette pute le trouve, et que ça remonte, ça remonte, et que j'ai le droit à ma part de flash, et qu'on me sorte de là, de ce trou, pour que j'ai le droit à mes funérailles nationales, au prodigieux ballet des savants occupés à me lécher l'orifice et à se perdre en route dans des interprétations sans saveur sur mon Moi. Qu'elle mette sa plus belle robe pour me pleurer sans y croire et qu'elle se fasse monter par l'empereur sur le buffet, et vole les petits fours, le foie gras et ses frères, et que tangue le punch. Mon roman, perle de jeunesse, il mérite bien un étalage, il est plein de mots, il est peut-être bien, peut-être magnifique, mon coup d'éclat post-mortem. Je me demande comment s'est passé l'enterrement, j'aimerais bien avoir eu droit à mes sermons en latins, pour mon goût du décalage, je parie que ma mère n'a pas pu s'empêcher de chialer, mais elle a bien eut raison, si elle savait quel bagne je traverse en ce moment, ses larmes ne seraient pas de trop, Solitone est venu j'en suis sûr, il devait avoir le sourire dans sa grande redingote noire, il allait pouvoir m'évoquer dans un de ses poèmes, j'en avais toujours rêvé, il le savait. Solitone était un raté comme moi mais il était gentil. Heureusement que j'avais commencé le travail depuis peu, j'ai peut-être pu éviter d'avoir des collègues de bureau, ça m'aurait fait chié connaissant mon amour pour le turbinage en rond. Est-ce Alice sous sa capuche qui tend sa main pour que je l'accompagne jusqu'à chez elle ? Est-ce Alice qui retire son soutien-gorge et me mordille l'oreille ? Est-ce Alice qui regarde le soleil au loin à travers la vitre, et l'ouvre, et s'en va marcher pieds nus sur le gazon humide ? Est-ce Alice qui ne m'en veut pas d'avoir été con et incapable de gérer notre relation ? Est-ce Alice qui dort en pressant ma main contre sa poitrine ? Est-ce Alice ou la douceur sucrée de la marmelade ? Est-ce Alice ou l'étouffante poussière s'amoncelant sur l'horloge ? Est-ce Alice ou un ciel barbouillé par ses traits ? Est-ce Alice qui me dit que je ne la verrai plus nue ? Est-ce Alice ou les présidents qu'on exécute ? Est-ce Alice ou l'écran qui commence à rétrécir, le noir à ne plus renaître ? Est-ce Alice ou la course insensée à la déliquescence ? Est-ce Alice ou l'impossible ?( je sens que je m'étiole, comme une issue à ma pensée )

Du vent dans les restes

Disposés en sable au fond d'un sac poubelle.
Son père était effondré à la nouvelle, il vint, il se réconcilia avec une partie de la famille.
Elle renversa son thé en tombant sur le nom de son ami d'enfance dans la rubrique nécrologique de son arrondissement, ils n'habitaient pas si loin.
Le livre fut retrouvé mais sa plume était trop jeune encore pour caresser la nuque du grand monde, ce qui ne l'empêcha pas de mettre sa plus belle robe dans l'espoir d'un quelconque banquet et d'un quelconque empereur.
La capitale résista.
Partout autour de nous, les personnes mortes pensent et se rongent, ils vivent définitivement l'introspection solitaire des aliénés.
Partout autour de nous, des cuisiniers sans intérêt pensent aussi à ce qui fut et ce qui ne sera pas.
Son agresseur écopa de six mois de prison où ses sodomies à répétition n'encouragèrent pas son envie d'aller à l'essentiel.
Solitone écrivit effectivement un sonnet désordonné pour son ami qui fit son petit effet dans le petit milieu littéraire et rêveur que Solitone appréciait sans apprécier de fait l'ampleur vaine de tout ceci.
La gueule qu'ils feront ( amis, familles, inconnus, Etats, télé, pluie, oubli ) face à notre cadavre.
La gueule qu'ils feront lorsqu'ils découvriront qu'après la pénible aquarelle ou l'agréable torture, il n'y a que nous-même, sans la sensation, sans l'émerveillement, au noir, baignant dans l'opaque liquide du passé.