J'ai mal à la gorge. C'est pas un secret, j'ai mal à la gorge depuis que l'autre matin j'ai traîné dans le froid pour des clopes invisibles et des bonbons trop mous. J'en ai gardé les oreilles gelées comme des poignards pendant une demi-heure. Et puis j'ai laissé empirer, comme d'habitude, dans les pires endroits de fumée et de paroles, dans les cours lumineuses, dans les chemins du retour sous une pluie diluvienne. Si bien que ce petit mal de gorge s'est transformé en bonne vieille rhinopharyngite et qu'il a fallu aller chez le médecin pour se faire prescrire le sirop et les gouttes mensuelles.
Mon médecin a la voix grave et cassée et une écriture sibylline. Il est sec aussi et l'âge lui va bien. Le fils de mon médecin sortait à l'époque avec la plus belle fille du lycée et traçait des césariennes dans des nappes blanches, et, et ça vous ne le direz à personne, j'ai déjà vu le fils de mon médecin en pleins travaux onanistes sous une tente...là-bas, là où la mer, les rosalies, la bizarrerie des bunkers...
Je suis donc dans le cabinet de mon médecin traitant. Les mêmes murs jaunes, ces mêmes deux petites marches qu'il faut escalader pour pouvoir s'allonger et se faire ausculter, j'aime bien quand mon médecin retire, arrache, l'assise en papier vert foncé sur laquelle un autre homme que moi venait de poser son dos graisseux et angoissé, j'aime aussi quand il change l'embout de son appareil à récurer les oreilles ( quand j'étais tout enfant, dans mes oreilles, il disait qu'il y voyait des éléphants, je le croyais, je les voyais ses pachydermes auditifs ), j'aime son hygiène, quand tout est changé, à usage unique. Son stéthoscope plus chaud qu'à l'accoutumée frotte sur les différentes faces de mon ventre, et je dois respirer fort et me retenir de tousser, je fixe attentivement le néon logé dans son rectangle de verre. J'imagine alors mon médecin l'allumant tout les matins et l'éteignant tous les soirs. Il plonge ses mains sur mon pancréas, mon estomac, ma rate, il me dit " Je te fais mal " Je réponds : " Non " ...ça me fait mal évidemment mais pas mal comme doivent avoir mal ceux qui souffrent vraiment du pancréas, de la rate ou de l'estomac...il prend ma tension, scotche le coussin autour de mon biceps et appuie plusieurs fois de suite sur cette espèce de klaxon...à ce moment là j'essaie de rendre mon bras le plus petit possible...ou alors c'est cet outil qui donne cette impression...je ne sais pas encore...13,2...je ne sais pas si c'est bien mais ça n'a pas l'air inquiétant. Il regarde mon nez, mes yeux, me fait dire A. Oui une pharyngite. Puis il sort son marteau pour les réflexes et je réagis plutôt bien. Dans un dernier temps, viennent la mesure et la pesée...les résultants sont assez satisfaisants, bien que j'ai pris un kilo.
Je me rhabille puis il me l'annonce. Ma première fatalité. Ma première chose définitive que je ne pourrais pas changer ni améliorer dans toute mon existence, cela sera comme ça, à tout jamais, dans les livres d'histoire, sur toutes les photos, dans vos bras, je ferai : 1m71.
1m71. Ma taille définitive. 1m71 dans le cercueil, 1m71 au supermarché, 1m71 sur la scène, 1m71 allongé dans le sable regardant vaguement le ciel, 1m71 une grenade à la main. Une chose est sûre désormais : je ne serai jamais l'homme le plus grand du monde ni basketteur professionnel encore que. 1m71 pendu après mon rôle dans les attentats de mars. Je ne sais pas s'il y a des astronautes d'1m71, je n'ai jamais voulu faire astronaute. Je veux faire écrivain, je ne sais pas si Céline ou Pessoa faisaient 1m71. Je ne sais pas si ça changerait quelque chose. 1m71 d'organes et de nerfs qui disparaîtront avec le siècle. 1m71 brûlé par le soleil de tes yeux, 1m71 se roulant dans la neige, t'embrassant la nuque. 1m71 penché sur une feuille blanche qui n'en finit pas, sur cette destinée fragile, que dis-je, toute faite, je vais m'effacer à un moment tout net en 1m71 de cendres et d'ici là. D'ici là, ces 1m71 auront cherché parmi toutes les misères et génocides, une manière d'en rire.
Je connais dorénavant ma taille terrestre, pour le reste, ma plume et moi discutons avec les étoiles au sujet de mon poids céleste. Nous évoquons mon intensité. Mon chaos. Mais nous buvons surtout des cafés à s'en noircir les dents, à s'en plier le cerveau. Avec les étoiles, la lune, la complète famille Désastre, nous parlons littérature, femmes, nous sollicitons le délire...pour s'épargner pendant quelques minutes la chute...d'1m71.