Avant que le diable ne sache que tu es mort
Je vais vous raconter un truc.
Un truc vraiment intéressant, plus intéressant que de piétiner dans les feuilles d'automne ou que de boire au volant.
Un truc ravissant, que même le président des States m'envierait.
Un truc où il n'y a pas Paris Hilton(à part maintenant) qui bouffe une glace devant les flashs en masse.
En fait, ça s'est passé comme ça :
Déambulations du lundi soir dans les avenues amiénoises tout dans la contemplation du ciel de septembre. Les boutiques sont ouvertes, elles brillent légèrement, les passants sont peu nombreux. Il fait froid, c'est rare que j'ai froid. Je dois passer la nuit chez Noémie, une étudiante comme il y en a des tonnes que j'ai rencontré par l'intermédiaire d'un pote. Noémie, on s'est vu que deux fois, on se connaît peu mais j'aime ses longs cheveux bruns et il me semble qu'elle aime un peu mes yeux mentholés. Je passe la nuit chez elle, c'est prévu, en tout bien tout honneur, avant on aura fait la fête avec quelques uns(et unes) de ses camarades et mon pote entremetteur à ses heures perdues. Je n'ai qu'une seule consigne, bien me marrer, glisser quelques remarques grinçantes et intelligentes et surtout ne pas toucher à la vodka. Mais pour le moment, il me reste quarante-cinq minutes de flânerie aux abords du quartier Saint-Leu, quarante-cinq minutes d'attente et de jeu, je joue avec mon coeur battant et l'imaginant(elle doit avoir des bas noirs) et avec tout le spleen lié à cette ville. Chaque fois que je pars là-bas, je sais qu'il va s'y passer quelque chose. Et ce fut le cas. Je marche tranquillement(je boîte)(on dit souvent de moi que j'ai le regard qui défie, un regard détestable et hautain), j'aperçois un espèce de grand mec à bonnet péruvien.
Voilà, j'ai terminé de raconter. Je me suis réveillé dix minutes plus tard(j'exagère), porté par les deux bras puissants d'un inconnu qui m'a dit plus tard qu'il s'appelait Joël avant de me serrer la main et de partir. Joël a un cousin qui est un peu comme moi. Cet espèce de grand mec à bonnet péruvien m'a mis un coup de boule, qui m'a éraflé le nez et m'a assommé. Comme ça, pour rien. C'est marrant, j'avais prévu d'écrire une nouvelle un peu dans le même genre où je me fais poignarder par un inconnu, suite à l'accident, moi ou le personnage déclare tout un fatras de vérités cinglantes de son lit d'hôpital. Et ça m'arrive, en vrai. J'ai le haut du pif en sang et le crâne en bouillie. J'oscille entre une peur panique et une complète sérénité. J'ai sûrement pas été clean ces derniers temps, ça devait arriver. L'enfoiré. Tous ces putains d'enfoirés qui pourrissent mon univers à deux balles. L'abruti, il m'a dévisagé, une fois de plus.
Je suis arrivé devant l'appart' de Noémie, choqué, en sueurs avec un mouchoir sur le nez. Mes beaux yeux menthe au lait n'ont plus du tout fait le même effet. J'avais même pas l'air d'être un guerrier, juste d'un pauvre type qui vient de se faire éclater la tronche. J'ai quand même dormi chez elle et au matin/ C'est là que Paris Hilton peut revenir, j'ai fini pour de vrai. (au retour, j'ai demandé à ma mère quand ça allait partir cette éraflure, elle m'a dit " Dans 8jours ", très bien plus que 8jours, ma mère n'est absolument pas docteur mais je lui fait confiance, 8jours)
*
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue. Les souterrains. Six stations. La rue. Les escaliers. Les collègues. Leur haleine. La nuit. Les larmes.
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue. Les souterrains. Six stations. La rue. Les escaliers. Les collègues. Leur haleine. La nuit. Les larmes.
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue. Les souterrains. Six stations. La rue. Les escaliers. Les collègues. Leur haleine. La nuit. Les larmes.
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue...
Je n'y vais pas aujourd'hui. Je me paie une virée à la mer. Bonjour, je voudrais un aller pour le Touquet s'il vous plaît. Je n'ai pas de réduction. Je m'en fous qu'il fasse beau ou non. Je m'en fous qu'il y ai du monde ou non, je veux me tirer un peu voir comment ça fait. Comment ça fait la mer à ses pieds en dehors des congés. J'espère que dans le train je pourrais regarder les jolies filles comme je faisais étant jeune. Tous les matins je me disais qu'il y en aurait peut-être une qui me plairait et à qui je plairais, je pensais ça à cause d'un article de journal qui disait que des couples se formaient plus souvent qu'on ne le croyait dans les transports au commun. J'ai dû prendre plus d'un millier de trains, j'ai dû croiser plus de 10 000 passagères à mon goût et, aucunes. Je ne sais pas si c'est l'article ou ma façon insistante de regarder les gens qui mentent mais en tout cas y'a anguille. Le train est à moitié plein, ils ont l'air de quand même partir pour le boulot et moi je me sens comme un aventurier, un fugitif qui voyagerait sans billet. Tenez, voilà mon titre de transport. Monsieur, vous ne l'avez pas fait composter, 10euros d'amendes. Est-ce que monsieur pense aussi qu'on doit composter les rêves. Tenez voilà. Le paysage passe, un paysage à l'opposé de celui que je côtoie la plupart du temps. C'est un paysage plus vert et plus minéral, un paysage qui fleure bon l'écume. Dans ce train, nombreux sont les gens à être blasés de ce paysage qui m'euphorise, serons nous tous un jour même blasés du Mont Fuji ?
Au bureau, ils doivent être étonnés, ou alors ils n'ont même pas remarqué mon absence, est-ce que Chloé l'a remarqué elle ? Non. Chloé n'est rien, elle me sourit parce que je lui fais de la peine, comme cette jeune femme toute gênée que j'avais invité chez moi, elle souriait aussi, elle riait, je lui montrais les poèmes que j'écrivais il y a de cela dix ans et elle les trouvait géniaux, nous avons couché ensemble. Je ne l'ai pas revu, elle est partie comme le font les hommes depuis toujours. J'embrassais une toute autre carrière que celle-ci mais il n'est pas trop tard, je vais m'affaler dans le sable, je prendrais du papier et j'écrirais comme à l'époque, est-ce que mon style est encore là ? Le train s'arrête, l'odeur de cuivre des freins se mélange avec bonheur aux embruns marins. Il est 10h30 et je suis ailleurs que prévu. Je ne petit-déjeune jamais depuis mon adolescence, parce que j'aime avoir faim à midi mais cette fois je vais faire une exception, j'ai une furieuse envie de pancakes. Des montagnes de pancakes au sirop d'érable même si je déteste ça ce matin c'est mon paradis. Je m'arrête dans une crêperie. Bonjour(le jeune serveur semble être effrayé par mon nouveau sourire), est-ce que vous faites les pancakes ? Non, non, non, non. Oui. 11h27, je goûte enfin à mon premier pancake près de la mer du Nord. C'est dégueulassé mais bon c'était prévisible. Je paie et décide d'enchaîner par une promenade sur la plage. Ma marche mélancolique dans tous ces grains entassés.
Il vente, la mer est peu agitée, l'écharpe nouée autour de mon cou me donne l'impression de voler dans les deux sens du terme. Je vole au vent, je vole au temps. L'air est froid, gris, insupportable mais je me sens au mieux du monde, j'ai enfin réussi à scier un peu la chaîne de mes impératifs. Petit, je voulais de l'exclamation, que tout gueule, que tout s'exprime par les grands porte-voix de la nature. J'ai viré à l'impératif, aux murmures, aux complaintes, aux insultes proférés à mi-voix puis dans sa tête, aux rêves sadiques de meurtres sur le patron qui n'aboutiront jamais qu'à une humiliation supplémentaire. Je suis devenu aussi timide avec la vie que je ne l'étais avec les femmes. Je quitte l'étang souple de la plage pour rentrer dans un petit bar chaud et accueillant. Je n'aime pas l'alcool mais je décide tout de même de me prendre une bière, pour la savourer. Il passe un concert de Donovan sur la télé au coin du bar. Ils ne doivent même pas savoir qui est Donovan, même les programmateurs ont dû se gourer en mettant son concert à l'antenne. Pourriez-vous mettre plus fort, je murmure, dans ma tête, dans ma tête, plus fort, plus fort, dans ma tête, murmures, je dois tout lâcher, larguer tout, ils n'ont rien fait, c'est moi qui me suis foutu de moi-même depuis le début, bordel. Plus fort ! Ok ok, calmez-vous mon grand, on va la mettre plus fort votre télé. Cet homme a l'air aimable même si son visage trahi un profond désarroi. "Excuse Thierry mais y'a la rediff' du foot dans 1 quart d'heure " . On changera. Ils changeront, je ne changerais pas, je ne peux pas aller lui casser la gueule, dans le rêve que j'ai fait ce matin je ne cassais la gueule à personne, il faut juste que je me fasse à l'idée qu'il y aura un peu de foot dans mon rêve. "J'ai pas pu voir le match hier soir parce qu'il fallait s'occuper des gosses vous comprenez". J'acquiesce brièvement puis m'en retourne à ma chope. En vérité, je ne comprends pas, j'ai toujours voulu des enfants mais je n'ai jamais trouvé la bonne, ni la mauvaise d'ailleurs.
Des coups d'un soir, des coups d'un mois, des coups d'un trimestre. Mais jamais rien de plus, à croire que je finis par lasser dès qu'on change de saison. Je suis un gars d'hiver qui ne peut pas aller avec des filles d'été. Sans finir ma bière, je pars. Il ne faut pas que je sombre dans la tristesse alors que je suis dans mon propre rêve. Je ne dois pas avoir de regrets. Le ciel s'est éclairci et à commencer à bleuir sous sa palpitation dorée. Les rues sont quasiment vides, il n'y a l'air d'avoir que des locaux. Il faut que je retrouve cette petite crêperie où mon père m'avait emmené un samedi après-midi, cette petite crêperie où alors que ma crêpe banane-chocolat tardait à arriver, je n'avais fait que penser à elle. Ma première sensation. Une collégienne intense. Luna ma lunatique ahah. Ce qui m'a toujours séduit chez elle c'était ses dents, non pas qu'elles étaient parfaitement ordonnées ou d'une blancheur éclatante, elles incarnaient juste à mes yeux ce que pouvait être la perfection. Ni mes lèvres, ni ma langue n'ont pu goûter à cette dentition formidable, Luna déménagea après la sixième à 30kilomètres de chez moi, autrement dit le bout du monde. Je me plaisais à dire que c'est pour ça que je n'ai pas pu concrétiser, parce que je n'ai pas eu assez de temps mais au fond, au fond je sais très bien qu'elle aurait pu rester dans la même classe que moi pendant un millénaire, le résultat aurait été le même. Je n'aurais rien fait car j'ai trop peur de bousculer ce qui est déjà tendre. Au risque de me priver de brûlures. 12h24. Je marche et les rues se ressemblent, elles ressemblent à celles dont je viens de sortir. Je prendrais le train du retour après avoir mangé.
Les 30minutes viennent de s'écouler, il est officiellement mort.
/ Une vieille histoire raconte que nous avons tous trente minutes de libre avant que le diable ne se rende compte de notre décès, pendant ce court laps de temps, TOUT DEVIENT POSSIBLE /
Inspiré par "Cercles", un des romans de la rentrée
et par le dernier Lumet
et par l'enfance.
Un truc vraiment intéressant, plus intéressant que de piétiner dans les feuilles d'automne ou que de boire au volant.
Un truc ravissant, que même le président des States m'envierait.
Un truc où il n'y a pas Paris Hilton(à part maintenant) qui bouffe une glace devant les flashs en masse.
En fait, ça s'est passé comme ça :
Déambulations du lundi soir dans les avenues amiénoises tout dans la contemplation du ciel de septembre. Les boutiques sont ouvertes, elles brillent légèrement, les passants sont peu nombreux. Il fait froid, c'est rare que j'ai froid. Je dois passer la nuit chez Noémie, une étudiante comme il y en a des tonnes que j'ai rencontré par l'intermédiaire d'un pote. Noémie, on s'est vu que deux fois, on se connaît peu mais j'aime ses longs cheveux bruns et il me semble qu'elle aime un peu mes yeux mentholés. Je passe la nuit chez elle, c'est prévu, en tout bien tout honneur, avant on aura fait la fête avec quelques uns(et unes) de ses camarades et mon pote entremetteur à ses heures perdues. Je n'ai qu'une seule consigne, bien me marrer, glisser quelques remarques grinçantes et intelligentes et surtout ne pas toucher à la vodka. Mais pour le moment, il me reste quarante-cinq minutes de flânerie aux abords du quartier Saint-Leu, quarante-cinq minutes d'attente et de jeu, je joue avec mon coeur battant et l'imaginant(elle doit avoir des bas noirs) et avec tout le spleen lié à cette ville. Chaque fois que je pars là-bas, je sais qu'il va s'y passer quelque chose. Et ce fut le cas. Je marche tranquillement(je boîte)(on dit souvent de moi que j'ai le regard qui défie, un regard détestable et hautain), j'aperçois un espèce de grand mec à bonnet péruvien.
Voilà, j'ai terminé de raconter. Je me suis réveillé dix minutes plus tard(j'exagère), porté par les deux bras puissants d'un inconnu qui m'a dit plus tard qu'il s'appelait Joël avant de me serrer la main et de partir. Joël a un cousin qui est un peu comme moi. Cet espèce de grand mec à bonnet péruvien m'a mis un coup de boule, qui m'a éraflé le nez et m'a assommé. Comme ça, pour rien. C'est marrant, j'avais prévu d'écrire une nouvelle un peu dans le même genre où je me fais poignarder par un inconnu, suite à l'accident, moi ou le personnage déclare tout un fatras de vérités cinglantes de son lit d'hôpital. Et ça m'arrive, en vrai. J'ai le haut du pif en sang et le crâne en bouillie. J'oscille entre une peur panique et une complète sérénité. J'ai sûrement pas été clean ces derniers temps, ça devait arriver. L'enfoiré. Tous ces putains d'enfoirés qui pourrissent mon univers à deux balles. L'abruti, il m'a dévisagé, une fois de plus.
Je suis arrivé devant l'appart' de Noémie, choqué, en sueurs avec un mouchoir sur le nez. Mes beaux yeux menthe au lait n'ont plus du tout fait le même effet. J'avais même pas l'air d'être un guerrier, juste d'un pauvre type qui vient de se faire éclater la tronche. J'ai quand même dormi chez elle et au matin/ C'est là que Paris Hilton peut revenir, j'ai fini pour de vrai. (au retour, j'ai demandé à ma mère quand ça allait partir cette éraflure, elle m'a dit " Dans 8jours ", très bien plus que 8jours, ma mère n'est absolument pas docteur mais je lui fait confiance, 8jours)
*
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue. Les souterrains. Six stations. La rue. Les escaliers. Les collègues. Leur haleine. La nuit. Les larmes.
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue. Les souterrains. Six stations. La rue. Les escaliers. Les collègues. Leur haleine. La nuit. Les larmes.
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue. Les souterrains. Six stations. La rue. Les escaliers. Les collègues. Leur haleine. La nuit. Les larmes.
Réveil. Lavage de dents. Habillage. Les Kinks. La rue...
Je n'y vais pas aujourd'hui. Je me paie une virée à la mer. Bonjour, je voudrais un aller pour le Touquet s'il vous plaît. Je n'ai pas de réduction. Je m'en fous qu'il fasse beau ou non. Je m'en fous qu'il y ai du monde ou non, je veux me tirer un peu voir comment ça fait. Comment ça fait la mer à ses pieds en dehors des congés. J'espère que dans le train je pourrais regarder les jolies filles comme je faisais étant jeune. Tous les matins je me disais qu'il y en aurait peut-être une qui me plairait et à qui je plairais, je pensais ça à cause d'un article de journal qui disait que des couples se formaient plus souvent qu'on ne le croyait dans les transports au commun. J'ai dû prendre plus d'un millier de trains, j'ai dû croiser plus de 10 000 passagères à mon goût et, aucunes. Je ne sais pas si c'est l'article ou ma façon insistante de regarder les gens qui mentent mais en tout cas y'a anguille. Le train est à moitié plein, ils ont l'air de quand même partir pour le boulot et moi je me sens comme un aventurier, un fugitif qui voyagerait sans billet. Tenez, voilà mon titre de transport. Monsieur, vous ne l'avez pas fait composter, 10euros d'amendes. Est-ce que monsieur pense aussi qu'on doit composter les rêves. Tenez voilà. Le paysage passe, un paysage à l'opposé de celui que je côtoie la plupart du temps. C'est un paysage plus vert et plus minéral, un paysage qui fleure bon l'écume. Dans ce train, nombreux sont les gens à être blasés de ce paysage qui m'euphorise, serons nous tous un jour même blasés du Mont Fuji ?
Au bureau, ils doivent être étonnés, ou alors ils n'ont même pas remarqué mon absence, est-ce que Chloé l'a remarqué elle ? Non. Chloé n'est rien, elle me sourit parce que je lui fais de la peine, comme cette jeune femme toute gênée que j'avais invité chez moi, elle souriait aussi, elle riait, je lui montrais les poèmes que j'écrivais il y a de cela dix ans et elle les trouvait géniaux, nous avons couché ensemble. Je ne l'ai pas revu, elle est partie comme le font les hommes depuis toujours. J'embrassais une toute autre carrière que celle-ci mais il n'est pas trop tard, je vais m'affaler dans le sable, je prendrais du papier et j'écrirais comme à l'époque, est-ce que mon style est encore là ? Le train s'arrête, l'odeur de cuivre des freins se mélange avec bonheur aux embruns marins. Il est 10h30 et je suis ailleurs que prévu. Je ne petit-déjeune jamais depuis mon adolescence, parce que j'aime avoir faim à midi mais cette fois je vais faire une exception, j'ai une furieuse envie de pancakes. Des montagnes de pancakes au sirop d'érable même si je déteste ça ce matin c'est mon paradis. Je m'arrête dans une crêperie. Bonjour(le jeune serveur semble être effrayé par mon nouveau sourire), est-ce que vous faites les pancakes ? Non, non, non, non. Oui. 11h27, je goûte enfin à mon premier pancake près de la mer du Nord. C'est dégueulassé mais bon c'était prévisible. Je paie et décide d'enchaîner par une promenade sur la plage. Ma marche mélancolique dans tous ces grains entassés.
Il vente, la mer est peu agitée, l'écharpe nouée autour de mon cou me donne l'impression de voler dans les deux sens du terme. Je vole au vent, je vole au temps. L'air est froid, gris, insupportable mais je me sens au mieux du monde, j'ai enfin réussi à scier un peu la chaîne de mes impératifs. Petit, je voulais de l'exclamation, que tout gueule, que tout s'exprime par les grands porte-voix de la nature. J'ai viré à l'impératif, aux murmures, aux complaintes, aux insultes proférés à mi-voix puis dans sa tête, aux rêves sadiques de meurtres sur le patron qui n'aboutiront jamais qu'à une humiliation supplémentaire. Je suis devenu aussi timide avec la vie que je ne l'étais avec les femmes. Je quitte l'étang souple de la plage pour rentrer dans un petit bar chaud et accueillant. Je n'aime pas l'alcool mais je décide tout de même de me prendre une bière, pour la savourer. Il passe un concert de Donovan sur la télé au coin du bar. Ils ne doivent même pas savoir qui est Donovan, même les programmateurs ont dû se gourer en mettant son concert à l'antenne. Pourriez-vous mettre plus fort, je murmure, dans ma tête, dans ma tête, plus fort, plus fort, dans ma tête, murmures, je dois tout lâcher, larguer tout, ils n'ont rien fait, c'est moi qui me suis foutu de moi-même depuis le début, bordel. Plus fort ! Ok ok, calmez-vous mon grand, on va la mettre plus fort votre télé. Cet homme a l'air aimable même si son visage trahi un profond désarroi. "Excuse Thierry mais y'a la rediff' du foot dans 1 quart d'heure " . On changera. Ils changeront, je ne changerais pas, je ne peux pas aller lui casser la gueule, dans le rêve que j'ai fait ce matin je ne cassais la gueule à personne, il faut juste que je me fasse à l'idée qu'il y aura un peu de foot dans mon rêve. "J'ai pas pu voir le match hier soir parce qu'il fallait s'occuper des gosses vous comprenez". J'acquiesce brièvement puis m'en retourne à ma chope. En vérité, je ne comprends pas, j'ai toujours voulu des enfants mais je n'ai jamais trouvé la bonne, ni la mauvaise d'ailleurs.
Des coups d'un soir, des coups d'un mois, des coups d'un trimestre. Mais jamais rien de plus, à croire que je finis par lasser dès qu'on change de saison. Je suis un gars d'hiver qui ne peut pas aller avec des filles d'été. Sans finir ma bière, je pars. Il ne faut pas que je sombre dans la tristesse alors que je suis dans mon propre rêve. Je ne dois pas avoir de regrets. Le ciel s'est éclairci et à commencer à bleuir sous sa palpitation dorée. Les rues sont quasiment vides, il n'y a l'air d'avoir que des locaux. Il faut que je retrouve cette petite crêperie où mon père m'avait emmené un samedi après-midi, cette petite crêperie où alors que ma crêpe banane-chocolat tardait à arriver, je n'avais fait que penser à elle. Ma première sensation. Une collégienne intense. Luna ma lunatique ahah. Ce qui m'a toujours séduit chez elle c'était ses dents, non pas qu'elles étaient parfaitement ordonnées ou d'une blancheur éclatante, elles incarnaient juste à mes yeux ce que pouvait être la perfection. Ni mes lèvres, ni ma langue n'ont pu goûter à cette dentition formidable, Luna déménagea après la sixième à 30kilomètres de chez moi, autrement dit le bout du monde. Je me plaisais à dire que c'est pour ça que je n'ai pas pu concrétiser, parce que je n'ai pas eu assez de temps mais au fond, au fond je sais très bien qu'elle aurait pu rester dans la même classe que moi pendant un millénaire, le résultat aurait été le même. Je n'aurais rien fait car j'ai trop peur de bousculer ce qui est déjà tendre. Au risque de me priver de brûlures. 12h24. Je marche et les rues se ressemblent, elles ressemblent à celles dont je viens de sortir. Je prendrais le train du retour après avoir mangé.
Les 30minutes viennent de s'écouler, il est officiellement mort.
/ Une vieille histoire raconte que nous avons tous trente minutes de libre avant que le diable ne se rende compte de notre décès, pendant ce court laps de temps, TOUT DEVIENT POSSIBLE /
Inspiré par "Cercles", un des romans de la rentrée
et par le dernier Lumet
et par l'enfance.
