mardi, septembre 11, 2007

La lumière des hôtels

Aveugle, cela avait commencé comme ça, un peu de poussière sur le lustre et rien qu'un choc. A côté de moi, dans les autres lits, des autres gens, sans bras, sans cuisses, tout couvert de bandelettes rougies. Mon mari m'avait demandé de ne pas faire ce voyage, il m'avait pris par les hanches, vivement comme un toréador et il m'avait dit "N'y va pas " et comme d'habitude j'avais souri avant de l'embrasser car je savais que j'irai, coûte que coûte. Maintenant je n'ai plus de seins, ma poitrine n'est plus qu'une large brûlure. Je sais qu'il est le genre d'homme à pouvoir supporter tout ça mais non je ne veux pas de cette vie, je ne veux pas qu'il se sente redevable vis à vis de moi, je vais devoir trouver une solution. Ma gorge me fait mal, j'ai l'impression d'avaler du plâtre à chaque respiration. Cette ville m'avait pourtant porté bonheur, c'était là-bas où pour la première fois je m'étais senti vivre, les balles fusaient tout près et le lendemain à l'école les enfants avaient l'air heureux, comme si de rien était, comme si la compagnie du plomb n'était qu'un oiseau mort que l'on passe sans regarder. Là-bas, il y faisait beau quasiment tout le temps, les gens qui ne combattaient pas étaient tous plein d'amour et de dignité et pourtant. Pourtant chaque semaine les fils pleuraient leurs mères, les mères pleuraient leurs fils et bien souvent rien que des morts pour pleurer les morts. Je pourrais sortir d'ici combien de temps ? Il ne me répond pas, les docteurs semblent tous affairer ailleurs comme si les plaintes alentours n'étaient pas les vrais. Le soleil inonde cette grande chambre dans laquelle nous sommes tous entassés, à ma droite, un homme qui vient de perdre ses deux jambes dort profondément avec un visage d'une sérénité sans loi. Je pense que ce monde qu'il devine est un monde sans guerre, un monde que ni eux ni moi ne connaîtront jamais, car même s'il n'y a pas toujours du plomb et des obus, il y a toujours les factures, le chômage, l'obésité, la nouvelle voiture à acheter, le fait de se sentir inutile ici-bas. Il ne faut pas croire qu'une fois qu'on a vu la mort de près ça fait de nous des Sages, au début on y croit, on se dit : "Plus jamais ça, je me contenterai d'aimer" et lorsque l'on surprend son homme avec l'odeur d'une autre on a vite fait de retomber dans nos crises. C'est pour ça que je suis calme, parce que je sais que même privée de mes atouts charnels, même calcinée, mes mauvaises habitudes auront tôt fait de reprendre le dessus. Car ce sont ces mauvaises habitudes qui nous entretiennent dans cette grande démence qu'est la vie. Du moins je le pense. Ma fièvre monte. J'ai rencontré mon dernier mari par le biais de ma soeur cadette, à une soirée comme ça, entre gens biens, je lui ai parlé des États corrompus il m'a dit que lui aussi il était dans un état corrompu. Simplement parce que je l'enivrais. C'était un peu bête et facile mais ça m'a charmé alors je l'ai laissé continuer. "J'ai eu un enfant avec mon ex-femme, il s'appelle Galice, il faudrait que tu le vois, un vrai petit ouragan ". "Galice, Vahina, Vahina, Galice". Son petit garçon m'a tout de suite plu, il avait déjà à son âge une bouille certes pétrie de gaieté, d'innocence mais surtout un air solennel et fier comme ceux de là-bas. Alors j'ai ramené un peu de là-bas ici. "Vahina, tu connais qui comme dinosaures ?" Dieu que mon corps me fait mal. "Je connais quelques politiciens"..."des polis petits chiens ?". Chéri, ton fils est un amour. C'est vrai que c'était mignon, et ces enfants qui partent à l'école dans leur bus, qui sait, peut-être qu'une roquette viendra les soulever. Est-ce qu'ils se doutent de quelque chose ? Oui, ils doivent savoir, sinon, comment. Chéri CHERI CHERI CHERI Où es-tu ? EXCUSE-MOI D'ETRE PARTI MAIS j'aime cette région, mon travail, ce soleil si vide. C'est une zone morte. "N'y va pas, reste avec nous et puis dans ton état". Il pensait que j'étais enceinte mais je n'ai pas osé lui dire que j'étais stérile. Alors je suis parti, je devais lui dire à mon retour. Maintenant, ce n'est plus qu'un détail comme lorsque l'eau est un petit peu trop chaude mais qu'on y plonge quand même. Ce n'est plus qu'un détail. Je ne suis peut-être plus qu'un détail. A la maison, ça aurait fait scandale, il serait parti dans la nuit, j'aurais pris des pilules pour m'endormir et quelques jours plus tard nous nous serions serrer l'un dans les bras de l'autre. "Ce n'est pas grave chérie, il y a déjà Galice, c'est suffisant". "Vahinana, que tu es belle ! " Est-ce que ce gosse voudra encore d'une mère mutilée ? Le groom ressemblait à cet acteur français dans j'oublie sans arrêt le nom avant de le retrouver puis de le reperdre. Comme un jeu sans fin, une douceur intime. Le vin était bon, clair et onctueux, ma robe était blanche, mon sourire travaillé. Il va y en avoir du temps jusqu'à la prochaine robe et au prochain sourire ! "QUOI ? OH MON DIEU C'EST PAS VRAI" Mon mari s'effondre contre notre frigidaire, il se prend la tête entre les mains "Papa, qu'est-ce qui se passe ?" "Rien mon chéri, rien" Il prend la tête de son fils dans ses mains et le regarde intensément "T'es sûr" "Oui" Il vient d'apprendre la nouvelle, des heures dures s'annoncent à mon mari. Au fait. Non. C'est une blague. Je ne sens plus ma main droite. Ma main droite, celle qui cavalait dans les cheveux de mes hommes, celle qui écrivait sous la lune canardée. Cette main n'est plus. Mes larmes, elles, existent belles et biens. Je suis droitière, j'aimerais mourir, qu'il vienne m'embrasser une dernière fois, que Galice me fasse une grimace. J'aimerais prendre une douche avec mon homme et qu'on s'enfonce lentement. Une légère palpitation dans les grappes de diamant du lustre, un peu d'inquiétude dans les regards de la direction de l'hôtel et LE NOIR. ET LE BLANC. Toutes les étoiles floues du monde injectées dans mes yeux en feu. "Stay with us miss, stay with us". Cette voix ? C'est toi ? Repartons, qu'ils meurent tous là-bas je m'en fous. Repartons, avec ou sans Galice,tout près de là où je t'ai connu, oui tout près.Papa. Partons.
/ Loin des palaces factices.