mercredi, juillet 18, 2007

La poupée nègre

Entendu que nous sommes ici dans un laboratoire. Un terrain de jeu. Un champ libre, sans grillons, sauterelles, sans cris, quelques lucioles de passage. Une chambre à éléments. Je puis donc me permettre nombre de libertés structurelles et/ou narratives. Suspense. La violoncelliste au deuxième rang arrange ses cheveux au mieux, la salle est prise dans une espèce de cacophonie magistrale. Cette euphorie fille de mes mains déliées m'offre le loisir ici et pour vous de parler du problème des pixels morts sur la PSP. Ou pas. Ou peu. Ou prou.

Un adolescent vient de se pendre.
Un autre s'essuie la chair en pensant à Natacha.

Mon grand frère lui vient de me montrer son tout nouvel écran où il peut voir des films ! L'écran fait la taille de ma paume, je vois pas vraiment l'intérêt de regarder un film sur quelque chose d'aussi petit mais il avait l'air d'y tenir alors j'ai joué au type piqué de curiosité voir même de jalousie. Pour ma part, les films se devraient d'être diffusé dans un état proche du sommeil sur la roche de longs colisées méditérranéens, et encore je pèse mes mots.

Jack Nicholson vient de signer pour un nouveau film où il interprétera un personnage fini.
L'état du monde est déprogrammé.

Gratuit ou pas ? Ajoutons du recul et de la lucidité, une noble histoire grise jouissant du spleen des souterrains, là les wagons sont propres, propices à de belles nostalgies.

J'arrivais sur la ville. La tête vidée de tous les drames qui se jouaient autour de moi. Une pluie fine s'élançait dans cette soirée vive. A ce moment là, pour tout vous dire, je me moquais totalement de ces gens qui se font exploser contre des vitrines de vendeurs de glaces et de tous les gosses suivants le souffle de l'explosion. Mes oreilles étaient chargées d'une musique douce et délicate, musique des inconnus qui voguent vers des heures pleines de promesses. On était tous là à tanguer, approchant de la ville et de ses remparts, on voyait déjà se dresser les cornes du château. Soudain, même si ce ne fut pas si soudain que ça, ce fut plutôt la suite logique d'un langoureux mouvement opéré par mon attitude, je vis une fenêtre. Embrasure creuse et crasse, pleurant des lézards d'eau sale, entourée de tags et de crimes sinistres, persienne classique de ces villes où la misère est mise au loin, là où les yeux courent moins le risque de se poser. Et je continue sur ma droite, frictionnant ma nuque et ses os, pour observer une véranda orange aux vitres larges. Cette petite chapelle surplombait la ligne de chemins de fer et la plus grosse fenêtre donnait en plein sur une de ces épaisses bobines bleues, réseaux de fer, de fils et de volts, balisant les voies. Toujours scrutateur, j'aperçus derrière de mousseux rideaux blancs un vague mouvement, vague mais toutefois suffisamment éloquent pour me confirmer que la vie fut possible en ce lieu. C'est précisément maintenant que la réflexion va viser quelque chose de supérieur.

Je me suis alors demandé ce que ça ferait de vivre là, par-dessus la voie, face à l'épais épouvantail bleu. Je n'aurais pas été le même. Peut-être que ma poésie aurait continué, que je n'aurais pas accepté ce job sous-payé, que Eleanor voudrait enfin qu'on s'installe ensemble. Si j'avais vécu dans cette véranda, cette gangue improbable, mes amis eux aussi auraient été différents. Je n'aurais pas mis mon poing dans la figure de Predrag pour qu'il arrête de peloter mon ex-femme. Comme si comme si. Quand son nez se brisait sous mes phalanges comme la cire sous le tampon, quand notre amitié s'effaçait, toutes nos nuits foutues à la poubelle en un seul sac. Ces nuits me manquent, je ne peux pas lui dire, je ne peux plus lui dire, c'est gâché. On devait avoir vingt ans, on brillait d'espoirs en tout genre, il voulait être architecte, moi écrivain, au pire journaliste. On se voyait le plus souvent l'été, le reste de l'année étant dévolu à nos études respectives et aux réseaux relationnels s'y raccordant. Mais l'été était à nous. Une bouteille de vin parfois et la bonne herbe qu'il ramenait toujours. On marchait jusqu'à trouver un bon coin où se poser, on en trouvait jamais qui nous plaisait vraiment mais on se posait toujours, sur ce qui ressemblait plus ou moins à des tertres à l'ombre de grands immeubles. Ou alors on allait plus loin et on trouvait, une butte qui nous plaçait tout en haut de la ville. On voyait ses lumières, ses machines, son silence. Et on parlait, sans arrêt, on philosophait, on parlait des femmes oui, on parlait de leurs dangers, de leurs précieux dangers, on parlait que c'était doux d'être dans leurs cous, on parlait de nos parents, on parlait de notre éducation, on parlait qu'on serait quoi qu'il arrive de biens meilleurs pères que les nôtres, on parlait de l'avenir, la nuit était douce, la ville en bas, silencieuse comme un nourrisson que l'on regarde dormir avec tendresse et on parlait de l'avenir, il me parlait de ses envies de lier la matière à l'apesanteur, de créer des hôtels aussi légers que l'air et de toutes les femmes qu'il se ferait grâce à ça, je lui parlais du roman que j'avais en préparation et aussi du recueil de nouvelles en préparation et de mes poésies, je peux même vous en donner les titres, le roman c'était : La forme de la matraque, ouais un roman de révolte, les nouvelles : Désoeuvrements...ce que je ne disais pas, ce qu'on ne disait pas c'était le plaisir, le profond bonheur qui s'enfouissait en nous à partager ces moments, nos nuits, ces portions de paradis suspendus dans le temps. Des fois j'en étais tellement euphorique que j'en criais, je gueulais je gueulais et lui se mettait alors aussi à hurler et nos coeurs doublaient, triplaient, quadruplaient de volume tandis qu'on imaginait les rues en contrebas réveillées par nos cris. Tout ça résumé en un poing dans la gueule. Comme si comme si. Comme si j'avais pu empêcher mon ex-femme d'être attiré par Predrag, c'était un mec génial et même s'il n'était pas devenu architecte, il travaillait pour un cabinet alors que pour moi mon premier roman était toujours au premier chapitre comme les deux autres entamés plus tard. J'étais incapable de finir ce que je commençais sauf ce soir là où mon poing acheva de plonger mon seul véritable ami dans la case souvenir. Leur histoire n'a pas duré mais c'était trop tard pour tout. Je l'ai revu une fois, à Noël, les mains étaient froides et les sourires faussés, ce Noël-ci dans cette grande salle, il fut gâché aussi. Nous étions devenus des poisons l'un pour l'autre, j'aurais pu essayé de crier mais à quoi bon. On se détestait. Le voir présent me rendait terriblement amer, pareil pour lui. Après ce Noël, la plupart de nos "amis" se sont arrangés pour qu'on ne se trouve plus dans le même périmètre, histoire de conserver l'ambiance. Tout compte fait, avec du recul je me dis que je n'aurais pas voulu vivre là-bas, dans la véranda côté-voie. Je ne veux pas vraiment d'autre ami, j'aurais simplement aimé être plus naïf en voyant Miranda rire aux blagues de Predrag. Ainsi, en m'approchant de la ville, je penserais à tous ceux qui y vivent et qui il y a quelques années furent réveillés par les incantations de deux jeunes cons secoués d'ivresse : le plus grand des écrivains et le plus grand des architectes.

Nous sommes dans une région qu'aucun satellite au monde n'a encore détecté. On ne devine pas notre population. Il n'y a pas trace de notre monnaie. Guère plus d'informations filtrent quand à nos religions. Nous sommes les nations de pages blanches qu'il nous faut noircir pour éclaircir le jeu. Au fond, cette véranda orange, a peut-être été construite par Predrag même. Au fond, rien ne nous indique que la silhouette qu'il voit bouger discrètement ne soit pas lui. Je m'engouffrais dans les tripes de la cité. Péniblement, ma tête s'inclina vers ce plastique posé près de moi, dedans un grand carton pris dans un film plastique sur le devant, sûrement un cadeau d'anniversaire ai-je pensé. A l'intérieur, ficelée et articulée, rien d'autre qu'une poupée nègre.