C'est l'orage que j'imagine
Derrière les rideaux, les hommes-troncs jouent du trombone. Je l'ai vu, vissée près de ce grand piano noir(K. Kawai), je l'ai d'abord vu de loin, son regard brillant briguant le mien puis nous nous sommes rapprochés. J'ai pu voir ce balancement si particulier qui anime les pianistes et cette respiration qu'on sent avant chaque nouveau mouvement. Ce souffle, c'est quelque chose entre le nada et l'absolu, un truc damnant. Ses mains, maigres mains, ont agité la musique comme une salle sous-marine, un déluge profond et intérieur venu me bouleverser. Elle était douée, très douée pour son âge. Je me suis assoupi dans la paix de ces notes parfaitement amorcées comme on se couche parfois le sourire aux lèvres sous les effets sublimes des meilleurs narcotiques. Un peu comme ailleurs, elle m'a demandé de m'approcher, de venir la rejoindre pour moi aussi battre des os sur les blanches et les noires. J'étais honteux, je ne voulais pas casser les caresses de ce cheval tonnant. Alors je l'ai laissé faire, moi à ses côtés, elle allant toujours plus vite, plus gracieusement dans l'exécution de son art(car avec une telle maîtrise, on peut difficilement parler d'autre chose). Les chars bleus et sonores se sont remis à cingler dans ma tête, des coups de sabot sur une neige azuréenne, des farandoles d'images extatiques mais avant tout une longue mélancolie. De ces rares mélancolies qui ne laissent point de mots ni de traces au coeur, de ces choses importantes, capitales qu'il faut laisser courir sans analyse, qu'il faut chercher à saisir tout en y oubliant le sens. Ses mains, belles mains en reflet sur la bouche de son écrin nocturne, qu'importe quelles ballades, fugues ou marches elles importent, elles avaient tout pour moi d'une réinvention totale de la musique. Elle n'a pas du se rendre compte de la pleine mesure de mon bouleversement, je n'étais rien qu'une tête silencieuse après tout, mais elle m'a mis à terre(par le son, son visage, je ne sais plus qui tient les brides de la nébuleuse antique) me plongeant dans un Orient que je ne supposais pas encore. Un continent d'océans et de mythes éclatés. L'heure passe et mon corps entre peu à peu en son monde, en ses lagunes superbes, en cette espèce de mémoire éveillée que l'on a parfois quand on rêve bien. J'entendais les wagons d'éclairs cahotant contre mon pouls, ce défilé bleuâtre entraînant une fête morte mais de bon goût, ces horizons glacés qui vous font relativiser(à quoi bon une vie faite de succès ? pourquoi ne pas avoir une vie simple mais agréable), cette amertume mouvementée qui m'avait tout l'air d'être l'aune de la contemplation. Elle est jeune, parle vite et sans arrêt de ça, de ce qu'elle tient, mon palpitant qui papillonne en vain entre ses doigts extrêmes, elle en a fait des tas de chose, elle doit en avoir des âmes à goûter tous les soirs, elle n'aime pas la fumée ni l'alcool, elle n'a pas envie d'en faire son métier, elle a une amie tchèque dont les parents sont malades(un peu comme moi). Je me repose, l'algèbre polyphonique compose la planche qui me mène sur le cours de ces royaumes absurdes, c'est ma dernière demeure, j'aimerais qu'on m'enterre à côté d'elle et qu'elle continue de jouer pour qu'à travers la terre m'arrive...la mer...Mourir, je voyais pas ça comme ça, c'est beau comme une grimace d'enfant. Elle écrivait une amnésie triomphale, c'était l'orage imaginé.
QUAND LA MUSIQUE SE FAIT AMNIOTIQUE
LA MEMOIRE EST UNE MAGIE DES CORDES
QUAND LA MUSIQUE SE FAIT AMNIOTIQUE
LA MEMOIRE EST UNE MAGIE DES CORDES

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