Dans les lampes bleues de l'océan
Un mal de chien. Ma hanche me fait un mal de chien mais je me dois de fouler la pelouse une dernière fois. Ce soir c'est le grand derby, les deux entraîneurs se sont engrainés un maximum pour attiser les passions et offrir l'affiche tant espérée par la Grande Chaîne. Il faut dire que nos deux équipes ne vont pas très forts en ce moment et que si on regarde de près le classement, ce match n'a pas grand intérêt, seulement voilà, on peut compter sur le "nom", la puissance symbolique dans l'imaginaire collectif de nos deux écuries. Je m'étais froissé un nerf à la hanche ou quelque chose comme ça en forçant un peu à l'entraînement; le médecin m'a dit que ça devrait tenir mais qu'à la moindre douleur je devrais demander à sortir sous peine d'aggraver le truc. Je suis un joueur sérieux, je ferai ce qu'il m'a dit mais quand même, ça faisait longtemps que j'avais pas ressenti une telle intensité la veille d'un match. Une nuit blanche, une foutue nuit blanche avec le front qui sue et tout le service à vaisselle d'angoisses et d'appréhensions, et cette fois je peux même pas appeler Clara parce que Clara est partie parce qu'elle trouvait que le foot avait pris une place trop importante dans ma vie. Elle avait sans doute raison, lucide, je me disais qu'une carrière se finissait toujours vers 32-35ans et qu'ensuite j'aurais tout le temps(et l'argent si ça continue de marcher pour moi) pour me trouver une gentille petite femme, d'ici là je pourrais voguer de coups d'un soir en coups d'un soir, d'éphémères en éphémères.
Un romancier américain que j'aime beaucoup à écrit un truc là-dessus, comme quoi la beauté n'est jamais éphémère et que le mariage est une saloperie, je suis pas contre. J'évite de parler littérature avec mes coéquipiers, non pas qu'ils soient tous décérébrés comme aiment à penser les médias, juste que je ne sais pas, quand on est dans le dur comme ça ou plutôt pour poser des termes techniques dans le "ventre mou du championnat", l'ambiance à l'intérieur des vestiaires est aussi terne que celle des douches après une journée à manger la poussière et le sang au fond d'une mine. Je m'entends bien avec la plupart, surtout avec ceux à qui j'ai donné des passes décisives, mais on parle plus "vacances et ballon" qu'Hemingway. Dernièrement, ça a pas mal fait jasé de me voir arriver au volant de cette italienne, racée, dessinée pour faire mourir tout amateur d'aérodynamisme qui sommeille en nous, je m'en fous pas mal de l'argent et du côté clinquant de la chose, juste que depuis tout jeune j'ai toujours apprécié les courbes de cet engin et que je me suis dit tant qu'à être un cliché, autant assumé le truc jusqu'au bout. Il y avait bien des choses à assumer dans ma vie, au-delà des régimes stricts et des séances d'entraînement journalières en plein cagnard à vous faire tomber dans les pommes, il fallait gérer ce qu'on était, vis à vis des journaux, des supporters et des quelques fanatiques. Un conseil, si vous jouez pour un club ayant une longue tradition footballistique faite de victoires et de légendes, même s'il est au creux de la vague, ne jamais évoquer le souhait de vouloir partir à l'étranger dès sa première ou sa deuxième année, sinon vous êtes bon pour la bronca et les sifflets à chaque fois que vous effleurerez le ballon, quand c'est pas des cinglés qui vous envoient des menaces de mort. Je ne sais pas comment s'achemine l'adrénaline chez mes camarades mais moi je sais que je ne fonctionne pas sans le public, plus qu'un douzième homme, 60 000 personnes qui vous regardent et vous applaudissent avec de la lumière plein les yeux, ces mains tendus de gamins voulant de tout leur coeur votre maillot les soirs de victoire, tous ces ouvriers, ces femmes d'affaires, ces "qui voudraient être à votre place", ces aficionados qui sont de tous les trajets même au fin fond de la Roumanie pour un huitième de finale retour de la plus petite des coupes d'Europe. Il me faut obligatoirement ces mains, ces yeux et ces cris pour que je me sente bien sur le terrain et ce soir je sais qu'ils seront là, derrière nous, devant moi.
Je sens déjà le saumon des fumigènes, les levées massives et les ruées vers la grille au moment de l'égalisation sur une superbe reprise de volée, je sens tout ça. Avant l'arrivée au stade, je me met toujours à l'arrière du bus, côté fenêtre, j'allume mon mp3 sur ma compil' de chansons douces(des chansons acoustiques où il est question de miel, de dauphin, tout ça en anglais) et je m'efforce de penser à autre chose, une fois j'avais même dormi un peu, cette après-midi il faisait chaud très chaud et nous avions perdu trois à zéro, depuis j'essaie à tout prix de ne pas m'assoupir. Les autres membres de l'équipe font des tas d'autres choses, certains jouent aux cartes quand d'autres dorment carrément, certains regardent toujours les quelques supporters qui jonchent la route avec un émerveillement sans cesse renouvelé, comme pour se rappeler qu'ils font rêvé des gosses et des moins gosses, d'autres se marrent en matant des vidéos bizarres sur internet. Tous se détendent comme ils peuvent. Personnellement, j'ai quelques rituels, vers le milieu du chemin quand on sent déjà que ça va bouillir, je regarde à travers la glace située au plafond le visage du conducteur de bus et s'il a l'air confiant c'est que ça va être un match difficile et s'il a l'air irrité c'est qu'on risque de marquer rapidement. C'est vérifié.
Un mélange de gerbe et d'envie baigne ma bouche au moment de descendre du car. Putain, j'ai beau être un être raisonnable, ça me fait toujours autant flancher le coeur d'entendre le murmure fumant de ce stade plein. Chaque fois je me dis, c'est du foot, rien que du foot, rien qu'un sport, rien qu'un jeu, chaque fois l'enjeu me rattrape et je me met à baliser comme avant d'aller passer l'oral du Bac. Déjà à cette époque je me disais : ce sont des études, rien que des études mais rien à faire. A croire que j'ai un problème quand il faut me détacher des choses futiles pour mieux les apprécier. Heureusement, une fois en plein échauffement, après deux trois touches de balle et que j'ai pris la mesure des choses, ma respiration se banalise, ma gorge se serre une ultime fois, je suis prêt. Je n'ai pas un poste qui soit réellement sous les feux de la rampe, je ne suis pas le gardien qui risque sa place à chaque main oubliée, à chaque bourde, à chaque trou dans le gant, je ne suis pas l'attaquant qui risque d'être pris en grippe à chaque face à face loupé ou s'il décroise trop sa tête alors que le cadre était grand ouvert devant lui. Je ne suis pas non plus le milieu créateur qui dès qu'il n'arrive pas à créer l'animation dans le jeu est traité comme le dernier des ânes, il faut de la percussion, c'est comme le jazz au fond. Je suis un milieu offensif mais je préfère me dire ailier gauche, je suis chargé de distribuer des bons ballons, des centres efficaces vers l'attaquant de pointe et au besoin d'éliminer un ou deux défenseurs adverses. Mon rôle est capital au sein du collectif mais néanmoins je peux me permettre de louper quelques dribbles, on dira seulement que j'ai essayé d'amener le danger, rien de plus, rien de moins. Je ne suis pas un excellent finisseur, cette saison pour 18matchs joués en tant que titulaire, je n'ai marqué que quatre fois dont un sur penalty. Pas très brillant donc mais je comble mes quelques faiblesses par un travail de récupération des plus abouti, bref, je suis un joueur dans le rang capable de quelques éclairs de génie et c'est grâce à ces éclairs que je reste titulaire.
J'en étais sûr, un très beau ciel noir d'avril chargé d'électricité, comme un orage suspendu. Les tribunes grondent, l'odeur de friture et d'orge m'excite, je me sens comme une puce, les partenaires n'ont pas l'air de se soucier de moi, ils ont tous l'air sérieux et appliqués, ils ont raison, ce soir est un match important pour l'avenir(médiatique) du club. Comme je l'ai dit auparavant, d'un point de vue sportif, ce match n'aura pas beaucoup de conséquences par rapport aux trois premières places mais elle nous donne tout de même quelques démêlés statistiques intéressants, en effet, si nous gagnons, nous sommes à cinq points des places européennes, si nous perdons, nous restons dans la seconde moitié de tableau et puis...
C'est le derby du sud, un derby marqué par des buts venus de nulle part et de douces rivalités. Car oui c'est rare mais il y a toujours eu une tendre tension entre ces deux équipes de par leur proximité géographique, l'une la riche, la bourgeoise, l'autre la plus démunie, l'ouvrière, mais tout de même l'ambiance générale(à quelques incidents près) est plus celle de deux frères luttant pour de faux dans leur chambre que celle de deux loups s'arrachant leurs fourrures argentées à grands coups de crocs au cou le long d'une rivière glacée. Pardonnez le côté pastoral de tout ça mais j'en suis encore tout chose, aujourd'hui que j'écris ces "Souvenirs ronds d'un joueur intelligent", voilà pourquoi vient s'immiscer des images et autres allégories d'une niaiserie abusive. De toute façon, vous devez savoir un peu de quel sorte est la tension dans ce genre de derby, les confettis sont des confettis lourds mais ce ne sont pas des lames de rasoir. Je sors du vestiaire, devant mes yeux, le numéro 9 floqué au dos de De Sanctis, la "star" de l'équipe, longtemps blessé il a tout de même réussi deux triplés consécutifs cette saison et il est deuxième au classement des buteurs à une unité de Barros, la petite(encore une) perle brésilienne. Je suis très chiffre, je viens de la nouvelle génération de joueurs s'étant acclimatée à la statistique, à la culture du nombre qui flatte, à la valeur jouissive du chiffre.
Cette saveur placée dans les pourcentages et autres classements vient des Amériques, là-bas, ça fait un bail qu'ils se font bander et qu'ils s'émulent les uns les autres grâce aux données numériques. Bref. Je ne sens aucune douleur à la hanche, pour tout dire, je ne sens pratiquement pas mon corps, je suis moite, un bâtonnet de glace fondant au soleil. Je sais que ça ira mieux une fois sur le gazon, mes crampons envoyant valser la terre et l'herbe en autant de toupies organiques. Je soulève un pied, puis l'autre, l'arbitre assistant me dit que c'est bon et que je peux avancé après s'être assuré du fait que je ne porte ni bague ni boucles d'oreille susceptibles de causer des dégâts dans l'élan. Tout ça parce qu'une fois, un type avait sauté avec un autre type pour prendre le même ballon et le premier avait réussi à fiche son doigt dans l'anneau au lobe du deuxième, résultat lorsqu'ils eurent tous les deux touchés terre, l'un des deux avait une oreille en moins et le sang giclait.
A évènement particulier, intervention particulière. Pour la première fois de la saison j'allais me faire interviewer juste avant le match, je vis le consultant qui m'attrapa par le bras et me demanda si c'était possible de...et à peine eus-je donné mon approbation qu'un lumière rouge brilla sur mon front et l'autre d'annoncer mon nom " Nous sommes ici avec..."
Ils auraient pu me prévenir, je déteste les discours formatés des autres joueurs défait de tout lyrisme, des discours binaires et sans fond " On vient pour gagner, on est là pour prendre les trois points, on va tout faire pour prendre les trois points..." et autres conneries du genre.
Résultat, moi l'intello..." Hmmm, je pense qu'il va falloir faire de notre mieux pour ramener ces trois points qui s'avèreront précieux pour la bonne suite de l'aventure. "
Pfff...je ferai mieux la prochaine fois. Et puis j'avais déjà cette idée de bouquin non pas que je pensais que mon nom en tête de gondole me ferait vendre comme des petits pains juste qu'on sait jamais, un mioche fana " Je le veux maman " et la maman accepte (Oh c'est encore sur du foot, oh mais c'est mieux qu'un jeu vidéo, c'est un livre, avec pleins de pages, oh il y a pas d'image, oh je vais lui faire plaisir) et au final le rejeton le lira jamais le trouvant trop compliqué mais son grand frère tombera dessus et le trouvera bien tourné, et peut-être même consécration finale pour un écrivain, qu'on en parlera à table.
On arrive dans le tunnel, devant moi dans l'étoffe pourpre, les omoplates saillantes de notre Numéro 10 : Danny Pedrosa, à ma gauche, le corps robuste du libéro de l'autre équipe qui je me l'étais toujours dit et je me le dis toujours ressemble étonnamment malgré sa corpulence à Anthony Perkins ou à l'autre là qui présente la roue de la fortune. N'empêche qu'il me fait peur le molosse, il a déjà brisé pas mal de chevilles et au moins une ou deux carrières, s'il prend un carton jaune ce soir, il sera suspendu pour le prochain match, ça m'avance pas des masses. Nous avançons lentement, les plus sensibles ont l'impression d'aller à l'abatoir, les plus excités ou les plus fous ont l'impression d'être des gladiateurs allant défier les lions, je me situe entre les deux. La pelouse est belle, un vrai billard, mais je la distingue avec peine tellement le brouhaha chutant des travées est assourdissant. Ouais, ça va être un beau match.
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Finalement, j'ai trop forcé, ma hanche s'est démise(oui une hanche peut se démettre apparemment) mais nous avons gagné le match 2-1, je me souviens j'ai donné la passe pour le premier but, un centre en cloche de l'intérieur du pied gauche. Cheveux dans le vent, contact, étoiles de sueurs dans l'air, filets qui frémissent. Le pied. Mais. La hanche.
Les lampes bleues et l'océan gris verdâtre, je les ai vu pendant six mois derrière les vitres aseptisées de la station balnéaire où a eu lieu ma rééducation.
Un romancier américain que j'aime beaucoup à écrit un truc là-dessus, comme quoi la beauté n'est jamais éphémère et que le mariage est une saloperie, je suis pas contre. J'évite de parler littérature avec mes coéquipiers, non pas qu'ils soient tous décérébrés comme aiment à penser les médias, juste que je ne sais pas, quand on est dans le dur comme ça ou plutôt pour poser des termes techniques dans le "ventre mou du championnat", l'ambiance à l'intérieur des vestiaires est aussi terne que celle des douches après une journée à manger la poussière et le sang au fond d'une mine. Je m'entends bien avec la plupart, surtout avec ceux à qui j'ai donné des passes décisives, mais on parle plus "vacances et ballon" qu'Hemingway. Dernièrement, ça a pas mal fait jasé de me voir arriver au volant de cette italienne, racée, dessinée pour faire mourir tout amateur d'aérodynamisme qui sommeille en nous, je m'en fous pas mal de l'argent et du côté clinquant de la chose, juste que depuis tout jeune j'ai toujours apprécié les courbes de cet engin et que je me suis dit tant qu'à être un cliché, autant assumé le truc jusqu'au bout. Il y avait bien des choses à assumer dans ma vie, au-delà des régimes stricts et des séances d'entraînement journalières en plein cagnard à vous faire tomber dans les pommes, il fallait gérer ce qu'on était, vis à vis des journaux, des supporters et des quelques fanatiques. Un conseil, si vous jouez pour un club ayant une longue tradition footballistique faite de victoires et de légendes, même s'il est au creux de la vague, ne jamais évoquer le souhait de vouloir partir à l'étranger dès sa première ou sa deuxième année, sinon vous êtes bon pour la bronca et les sifflets à chaque fois que vous effleurerez le ballon, quand c'est pas des cinglés qui vous envoient des menaces de mort. Je ne sais pas comment s'achemine l'adrénaline chez mes camarades mais moi je sais que je ne fonctionne pas sans le public, plus qu'un douzième homme, 60 000 personnes qui vous regardent et vous applaudissent avec de la lumière plein les yeux, ces mains tendus de gamins voulant de tout leur coeur votre maillot les soirs de victoire, tous ces ouvriers, ces femmes d'affaires, ces "qui voudraient être à votre place", ces aficionados qui sont de tous les trajets même au fin fond de la Roumanie pour un huitième de finale retour de la plus petite des coupes d'Europe. Il me faut obligatoirement ces mains, ces yeux et ces cris pour que je me sente bien sur le terrain et ce soir je sais qu'ils seront là, derrière nous, devant moi.
Je sens déjà le saumon des fumigènes, les levées massives et les ruées vers la grille au moment de l'égalisation sur une superbe reprise de volée, je sens tout ça. Avant l'arrivée au stade, je me met toujours à l'arrière du bus, côté fenêtre, j'allume mon mp3 sur ma compil' de chansons douces(des chansons acoustiques où il est question de miel, de dauphin, tout ça en anglais) et je m'efforce de penser à autre chose, une fois j'avais même dormi un peu, cette après-midi il faisait chaud très chaud et nous avions perdu trois à zéro, depuis j'essaie à tout prix de ne pas m'assoupir. Les autres membres de l'équipe font des tas d'autres choses, certains jouent aux cartes quand d'autres dorment carrément, certains regardent toujours les quelques supporters qui jonchent la route avec un émerveillement sans cesse renouvelé, comme pour se rappeler qu'ils font rêvé des gosses et des moins gosses, d'autres se marrent en matant des vidéos bizarres sur internet. Tous se détendent comme ils peuvent. Personnellement, j'ai quelques rituels, vers le milieu du chemin quand on sent déjà que ça va bouillir, je regarde à travers la glace située au plafond le visage du conducteur de bus et s'il a l'air confiant c'est que ça va être un match difficile et s'il a l'air irrité c'est qu'on risque de marquer rapidement. C'est vérifié.
Un mélange de gerbe et d'envie baigne ma bouche au moment de descendre du car. Putain, j'ai beau être un être raisonnable, ça me fait toujours autant flancher le coeur d'entendre le murmure fumant de ce stade plein. Chaque fois je me dis, c'est du foot, rien que du foot, rien qu'un sport, rien qu'un jeu, chaque fois l'enjeu me rattrape et je me met à baliser comme avant d'aller passer l'oral du Bac. Déjà à cette époque je me disais : ce sont des études, rien que des études mais rien à faire. A croire que j'ai un problème quand il faut me détacher des choses futiles pour mieux les apprécier. Heureusement, une fois en plein échauffement, après deux trois touches de balle et que j'ai pris la mesure des choses, ma respiration se banalise, ma gorge se serre une ultime fois, je suis prêt. Je n'ai pas un poste qui soit réellement sous les feux de la rampe, je ne suis pas le gardien qui risque sa place à chaque main oubliée, à chaque bourde, à chaque trou dans le gant, je ne suis pas l'attaquant qui risque d'être pris en grippe à chaque face à face loupé ou s'il décroise trop sa tête alors que le cadre était grand ouvert devant lui. Je ne suis pas non plus le milieu créateur qui dès qu'il n'arrive pas à créer l'animation dans le jeu est traité comme le dernier des ânes, il faut de la percussion, c'est comme le jazz au fond. Je suis un milieu offensif mais je préfère me dire ailier gauche, je suis chargé de distribuer des bons ballons, des centres efficaces vers l'attaquant de pointe et au besoin d'éliminer un ou deux défenseurs adverses. Mon rôle est capital au sein du collectif mais néanmoins je peux me permettre de louper quelques dribbles, on dira seulement que j'ai essayé d'amener le danger, rien de plus, rien de moins. Je ne suis pas un excellent finisseur, cette saison pour 18matchs joués en tant que titulaire, je n'ai marqué que quatre fois dont un sur penalty. Pas très brillant donc mais je comble mes quelques faiblesses par un travail de récupération des plus abouti, bref, je suis un joueur dans le rang capable de quelques éclairs de génie et c'est grâce à ces éclairs que je reste titulaire.
J'en étais sûr, un très beau ciel noir d'avril chargé d'électricité, comme un orage suspendu. Les tribunes grondent, l'odeur de friture et d'orge m'excite, je me sens comme une puce, les partenaires n'ont pas l'air de se soucier de moi, ils ont tous l'air sérieux et appliqués, ils ont raison, ce soir est un match important pour l'avenir(médiatique) du club. Comme je l'ai dit auparavant, d'un point de vue sportif, ce match n'aura pas beaucoup de conséquences par rapport aux trois premières places mais elle nous donne tout de même quelques démêlés statistiques intéressants, en effet, si nous gagnons, nous sommes à cinq points des places européennes, si nous perdons, nous restons dans la seconde moitié de tableau et puis...
C'est le derby du sud, un derby marqué par des buts venus de nulle part et de douces rivalités. Car oui c'est rare mais il y a toujours eu une tendre tension entre ces deux équipes de par leur proximité géographique, l'une la riche, la bourgeoise, l'autre la plus démunie, l'ouvrière, mais tout de même l'ambiance générale(à quelques incidents près) est plus celle de deux frères luttant pour de faux dans leur chambre que celle de deux loups s'arrachant leurs fourrures argentées à grands coups de crocs au cou le long d'une rivière glacée. Pardonnez le côté pastoral de tout ça mais j'en suis encore tout chose, aujourd'hui que j'écris ces "Souvenirs ronds d'un joueur intelligent", voilà pourquoi vient s'immiscer des images et autres allégories d'une niaiserie abusive. De toute façon, vous devez savoir un peu de quel sorte est la tension dans ce genre de derby, les confettis sont des confettis lourds mais ce ne sont pas des lames de rasoir. Je sors du vestiaire, devant mes yeux, le numéro 9 floqué au dos de De Sanctis, la "star" de l'équipe, longtemps blessé il a tout de même réussi deux triplés consécutifs cette saison et il est deuxième au classement des buteurs à une unité de Barros, la petite(encore une) perle brésilienne. Je suis très chiffre, je viens de la nouvelle génération de joueurs s'étant acclimatée à la statistique, à la culture du nombre qui flatte, à la valeur jouissive du chiffre.
Cette saveur placée dans les pourcentages et autres classements vient des Amériques, là-bas, ça fait un bail qu'ils se font bander et qu'ils s'émulent les uns les autres grâce aux données numériques. Bref. Je ne sens aucune douleur à la hanche, pour tout dire, je ne sens pratiquement pas mon corps, je suis moite, un bâtonnet de glace fondant au soleil. Je sais que ça ira mieux une fois sur le gazon, mes crampons envoyant valser la terre et l'herbe en autant de toupies organiques. Je soulève un pied, puis l'autre, l'arbitre assistant me dit que c'est bon et que je peux avancé après s'être assuré du fait que je ne porte ni bague ni boucles d'oreille susceptibles de causer des dégâts dans l'élan. Tout ça parce qu'une fois, un type avait sauté avec un autre type pour prendre le même ballon et le premier avait réussi à fiche son doigt dans l'anneau au lobe du deuxième, résultat lorsqu'ils eurent tous les deux touchés terre, l'un des deux avait une oreille en moins et le sang giclait.
A évènement particulier, intervention particulière. Pour la première fois de la saison j'allais me faire interviewer juste avant le match, je vis le consultant qui m'attrapa par le bras et me demanda si c'était possible de...et à peine eus-je donné mon approbation qu'un lumière rouge brilla sur mon front et l'autre d'annoncer mon nom " Nous sommes ici avec..."
Ils auraient pu me prévenir, je déteste les discours formatés des autres joueurs défait de tout lyrisme, des discours binaires et sans fond " On vient pour gagner, on est là pour prendre les trois points, on va tout faire pour prendre les trois points..." et autres conneries du genre.
Résultat, moi l'intello..." Hmmm, je pense qu'il va falloir faire de notre mieux pour ramener ces trois points qui s'avèreront précieux pour la bonne suite de l'aventure. "
Pfff...je ferai mieux la prochaine fois. Et puis j'avais déjà cette idée de bouquin non pas que je pensais que mon nom en tête de gondole me ferait vendre comme des petits pains juste qu'on sait jamais, un mioche fana " Je le veux maman " et la maman accepte (Oh c'est encore sur du foot, oh mais c'est mieux qu'un jeu vidéo, c'est un livre, avec pleins de pages, oh il y a pas d'image, oh je vais lui faire plaisir) et au final le rejeton le lira jamais le trouvant trop compliqué mais son grand frère tombera dessus et le trouvera bien tourné, et peut-être même consécration finale pour un écrivain, qu'on en parlera à table.
On arrive dans le tunnel, devant moi dans l'étoffe pourpre, les omoplates saillantes de notre Numéro 10 : Danny Pedrosa, à ma gauche, le corps robuste du libéro de l'autre équipe qui je me l'étais toujours dit et je me le dis toujours ressemble étonnamment malgré sa corpulence à Anthony Perkins ou à l'autre là qui présente la roue de la fortune. N'empêche qu'il me fait peur le molosse, il a déjà brisé pas mal de chevilles et au moins une ou deux carrières, s'il prend un carton jaune ce soir, il sera suspendu pour le prochain match, ça m'avance pas des masses. Nous avançons lentement, les plus sensibles ont l'impression d'aller à l'abatoir, les plus excités ou les plus fous ont l'impression d'être des gladiateurs allant défier les lions, je me situe entre les deux. La pelouse est belle, un vrai billard, mais je la distingue avec peine tellement le brouhaha chutant des travées est assourdissant. Ouais, ça va être un beau match.
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Finalement, j'ai trop forcé, ma hanche s'est démise(oui une hanche peut se démettre apparemment) mais nous avons gagné le match 2-1, je me souviens j'ai donné la passe pour le premier but, un centre en cloche de l'intérieur du pied gauche. Cheveux dans le vent, contact, étoiles de sueurs dans l'air, filets qui frémissent. Le pied. Mais. La hanche.
Les lampes bleues et l'océan gris verdâtre, je les ai vu pendant six mois derrière les vitres aseptisées de la station balnéaire où a eu lieu ma rééducation.

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