Un cadavre dans l'Hudson
Je vous vois déjà rire. Je vois vos mines chafouines, vos yeux vides et moqueurs. Je vois ton coeur aussi sur l'estrade, suffoquant, sublime. Je vois l'immensité glacée que constitue l'Espoir. Je vois les états d'âmes, la délabrement des candélabres, flammèches devenues crochets sous la brise maligne. Je vois l'Amérique, grande et ses prostituées grandes elles aussi. Je vois ma mort, en fin alternative, dans un bocal d'oignons. Je vois la fuite, prendre ta main, courir au plus vite, dedans dehors des foules à drapeaux, des foules à slogans, de ces armées qui marchent en portant leurs fusils paisibles. Je vois le cliché, l'époque qui se dénie, les mots qui mentent, les mots qui se retournent dans leurs tombes. Je vois la langue du matricule, arrogante, teigneuse, elle s'agrafe à mon cou. Je vois comme le parfum du désoeuvrement, comme ces gens qui ne savent plus quand ni pourquoi. Je vois les villes, parfaites, abritants leurs fumées radicales. Je vois la petite poche violette séparant la Nature du ciel noir et bruyant, tout pèse. Je vois les îles disparaître de la carte, une par une, et les champignons incarnadins s'élever en de minces citadelles multicolores, jaunâtres. Je vois la pression, l'envie de s'y mettre, d'inhaler le dernier baiser craché. Je vois la prosternation, ces mains d'enfants qui arrachent leurs ailes grisonnantes. Je vois des anges qui ne sont plus que des rebuts d'anges, des anges de logo, des anges pour faire bien. Je vois la centrale, les cerveaux bouillonnent, les combinaisons sont de plus en plus imperméables, les gants de plus en plus vert foncé peau de crocodile, les réacteurs effrayants, la chute sur cette terre pourpre de ce nouveau-né à VINGT têtes et TROIS CENT bras. Je vois le jaune qui me grignote ce qui me reste de cil.
Je vois des éclairs, des cerceaux, des grenouilles, ce jeune allemand qui s'amusait à danser avec de la bande magnétique enfoncé dans quelques profondeurs alpestres, il était la millénaire, fleur perdue que l'on peint, que l'on grave, que l'on moule, que l'on coule, fleur il était. Je vois les ponts et la fraîcheur mortuaire des balustrades, je vois la blême folie de la lune sur ce plancher mouillé, les claquettes, les dômes aqueux que laissaient tes pieds, les algériens creux, burinés, martelés, sortant de Seine. Je vois la communion, ce voyage en famille jusqu'à l'église où ma cousine blonde doit tendre son front à la vigne, à ces sacrements et à ces aubes, je vois mes frères, démembrés, ficelés aux poteaux et le geste standard du capitaine. Crépitations, de fumeux crotales blancs sortent des canons, arrêts cardiaques par dizaine, le bois craque, l'herbe souffre.
Je vois l'amitié, belle, chanceuse, de chants et de partages, de tapes dans le dos comme des antipoison, de longs oublis sur l'érudition au profit des caresses closes de la tranquillité, quand tout s'étire en un panaché rieur, passer une nuit dans un bus à contempler les variables de son sourire sans se mordre à la glace. Je vois les cheveux dans le bain, les arbres plantés sous un horizon fixe, le Monde en train de se détendre, de lire un autre chapitre du roman tandis que le robinet d'eau chaude continue de vomir à ses pieds une merveilleuse cascade. Je vois mes lèvres, leurs maltraitances, leurs souvenirs. Je vois des instruments dorés qui me transformeront. J'en vois d'autres, crépusculaires, construits pour me noircir la gorge. Je vois cette fille, pieuvres, algues, étoiles de mer au creux des yeux. Je vois les bulles et la surface, uniforme, givrée.
Je vois mon été couvert d'hématomes et ma jeunesse à l'oeil gonflé. Je vois mes jardins, ma balançoire, la même qu'hier, rentrer pour l'atmosphère grandiose de la bonne cuisine de ma mère, jouer avec les enfants, tomber amoureux, se mettre à raconter tout ça et à boire à la bouteille de la mélancolie.
Je vois mon hiver dans les yeux d'un chien, paresses noires et blanches affalées sur les tuiles. Je vois mon regard vers cette incroyable larme verte qui s'approche de nous et qui bientôt avalera tout. Je vois les ruisseaux de mes piétinements, les mares de mes lamentations. Je vois l'électricité, ses accordéons, ses souffleries, ses explosions d'or et de coccinelles quand la plaie persiste à s'ouvrir, une forme humaine à la craie et le cri aveugle des objectifs. Je vois les fils, la salle de Stockholm comble, un piano, une relative chaleur, douce, pour m'accueillir.
Je vois mes doigts devant l'écran de mes années restantes, des années en sursis. Je vois mes doigts devant l'écran des hommes accroupis dans la poussière et l'urine. Je vois mes doigts devant l'écran des femmes belles comme des éternités de fêtes nationales. Je vois mes doigts devant l'écran des peurs qui brûlent mes nuits. Je vois mes doigts devant l'écran de la vie.
Je refuse de voir la fin, les coups de revolver de l'abandon, je refuse de voir le soleil brunir sur ces murs de banlieue. On essaie à tout prix de ne pas voir, mais on finit tous, toujours par lâcher prise et par laisser une main dans le sortilège.
Je ne connais pas New York, je connais si peu de choses, juste l'azur et les splendeurs de ton côté difficile.
Je vois des éclairs, des cerceaux, des grenouilles, ce jeune allemand qui s'amusait à danser avec de la bande magnétique enfoncé dans quelques profondeurs alpestres, il était la millénaire, fleur perdue que l'on peint, que l'on grave, que l'on moule, que l'on coule, fleur il était. Je vois les ponts et la fraîcheur mortuaire des balustrades, je vois la blême folie de la lune sur ce plancher mouillé, les claquettes, les dômes aqueux que laissaient tes pieds, les algériens creux, burinés, martelés, sortant de Seine. Je vois la communion, ce voyage en famille jusqu'à l'église où ma cousine blonde doit tendre son front à la vigne, à ces sacrements et à ces aubes, je vois mes frères, démembrés, ficelés aux poteaux et le geste standard du capitaine. Crépitations, de fumeux crotales blancs sortent des canons, arrêts cardiaques par dizaine, le bois craque, l'herbe souffre.
Je vois l'amitié, belle, chanceuse, de chants et de partages, de tapes dans le dos comme des antipoison, de longs oublis sur l'érudition au profit des caresses closes de la tranquillité, quand tout s'étire en un panaché rieur, passer une nuit dans un bus à contempler les variables de son sourire sans se mordre à la glace. Je vois les cheveux dans le bain, les arbres plantés sous un horizon fixe, le Monde en train de se détendre, de lire un autre chapitre du roman tandis que le robinet d'eau chaude continue de vomir à ses pieds une merveilleuse cascade. Je vois mes lèvres, leurs maltraitances, leurs souvenirs. Je vois des instruments dorés qui me transformeront. J'en vois d'autres, crépusculaires, construits pour me noircir la gorge. Je vois cette fille, pieuvres, algues, étoiles de mer au creux des yeux. Je vois les bulles et la surface, uniforme, givrée.
Je vois mon été couvert d'hématomes et ma jeunesse à l'oeil gonflé. Je vois mes jardins, ma balançoire, la même qu'hier, rentrer pour l'atmosphère grandiose de la bonne cuisine de ma mère, jouer avec les enfants, tomber amoureux, se mettre à raconter tout ça et à boire à la bouteille de la mélancolie.
Je vois mon hiver dans les yeux d'un chien, paresses noires et blanches affalées sur les tuiles. Je vois mon regard vers cette incroyable larme verte qui s'approche de nous et qui bientôt avalera tout. Je vois les ruisseaux de mes piétinements, les mares de mes lamentations. Je vois l'électricité, ses accordéons, ses souffleries, ses explosions d'or et de coccinelles quand la plaie persiste à s'ouvrir, une forme humaine à la craie et le cri aveugle des objectifs. Je vois les fils, la salle de Stockholm comble, un piano, une relative chaleur, douce, pour m'accueillir.
Je vois mes doigts devant l'écran de mes années restantes, des années en sursis. Je vois mes doigts devant l'écran des hommes accroupis dans la poussière et l'urine. Je vois mes doigts devant l'écran des femmes belles comme des éternités de fêtes nationales. Je vois mes doigts devant l'écran des peurs qui brûlent mes nuits. Je vois mes doigts devant l'écran de la vie.
Je refuse de voir la fin, les coups de revolver de l'abandon, je refuse de voir le soleil brunir sur ces murs de banlieue. On essaie à tout prix de ne pas voir, mais on finit tous, toujours par lâcher prise et par laisser une main dans le sortilège.
Je ne connais pas New York, je connais si peu de choses, juste l'azur et les splendeurs de ton côté difficile.

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