vendredi, mars 30, 2007

Intoxication élémentaire / Les doigts dans le nez

L'écran crypté diffuse un mauvais thriller...Paranoïaque

Reviens jouer sur la route. Tu te souviens de cette parole, tu t'en veux maintenant.
Les plaies si on les laisse, finissent par porter un remugle amer.

Qui n'a pas voulu se figer. Qui n'a pas voulu comprendre que le vent avait tourné.
Qui n'a pas su voir ces quelques traces tièdes sur mes bras, et mon livre d'allemand ouvert sur mes cuisses.

Mes bons moments sont souvent reliés à des visions filmiques. Une fois j'ai embrassé une fille, rien qu'une fois et je suis parti dans d'indicibles tremblements. Le coeur battant, et le saxophone, fier, dans le feu.

Il me semble que tout tend à disparaître un jour, peut-être qu'en fait personne n'est aussi fort que prévu, peut-être qu'un seul regard douteux ou subtil nous tue.

Je ne dois pas être le seul dans cet état d'effarement brutal. Quand les gens que vous avez aimé et chéri vous ignorent tout un coup comme s'il n'y avait plus de retour.

L'histoire

" Crachat, crachat, crachat, crachat, crachat. Cinq crachats sur le bitume froid en attendant Anaëlle. Tu es un bandit, tu ne peux pas faire ça, tu t'étais dit, tu ne peux pas te pointer en avance pour être sûr de ne pas louper la fille et pourtant. Pourtant là t'avais eu le temps d'expier ta salive cinq fois avant qu'elle ne se pointe, fraîche comme la partie basse, la partie la plus ombragée de la "Death Valley". Ce n'est pas toi. Tu ne peux pas te mettre à sourire comme ça juste parce que tu la devines à peine au bout de la rue. Tu es niais, niais, ce sont les pédales qui sourient comme des imbéciles sans arrêt. Quoi encore, ton coeur a des spasmes, il danse comme un fou, une bille rouge qui cogne aux portes de la raison, bonbon dans une basse à bloc. C'est pas du tout ton genre de nana en plus, brune et cheveux bouclées façon Angleterre victorienne, toi t'es un mec à blondes pulmonaires ou à brunes coupées garçons. Elle se sape mal, chemisier blanc, c'est blanc, t'aimes pas le blanc, t'imagines le balcon terrassant derrière chacun de ses souffles. Tu souries, tu la détestes, elle t'a changé en lavette, t'es devenu une poire à lavement qu'on se glisse bien tranquillement dans l'embouchure. Merde. Elle se rapproche, va falloir que tu dises quelque chose. Ses deux yeux noisettes concurrencent admirablement la beauté froide de cet après-midi de janvier. Tu vas l'embrasser, pauvre type.

Clik, Clik, Clik. Ton index est posé, il remonte, il remonte le cran, tu sors la main de la poche.
Cinq coups de cutter dans le foie.

Tu t'enfuis, putain, dingue, dingue, tu l'aimais, dingue ce qu'elle dégageait, dingue l'Eden que tu laisses agoniser sur la chaussée. Elle tremble.
Tu ne pouvais pas être amoureux, pas toi, pas toi. "

" - Je vais être franc avec vous mon gars, ce n'est pas beau à voir.
Je ne devais donc pas regarder. Regarder à quel point mon espérance de vie venait de diminuer. Quand on est en bonne santé, quand on va cocher les cases des tickets de Lotto, quand on dit "Bonne nuit" à une douce juste avant d'éteindre la lampe de chevet, lampe qu'on voudrait toujours garder allumer pour profiter, profiter de ces nuits où l'on perd nos heures, pour l'admirer en train de dormir, toutes ces nuits perdues, égarées foutues en l'air pour des rêves bizarroïdes qu'on oublie quasiment tout le temps, toutes ces nuits gaspillées où l'on aurait pu continuer d'affronter l'ennui en se goûtant la peau. Quand on va au centre commercial pour acheter le dernier album d'un type qui tourne en indépendant mais qui tu es sûr vu son talent finira sans doute en fond d'une pub pour des piles rechargeables. Quand on mange un sandwich débordant de sauce en pensant distraitement à la cachexie africaine. Quand on se penche à la fenêtre pour voir s'il y a des corps à côté de la carcasse de voiture encastrée dans le champ. Quand on se dit qu'il faudrait cette fois oui s'atteler à écrire quelque chose de vraiment bien, entendez par là de construit, quand on se dit que tout ce que l'on avait écrit avant ne nous plaît pas, que c'est nul mais qu'on se sentirait tellement orgueilleux si jamais quelqu'un de cultivé adorait nos mots. Quand on se dit qu'il vaut mieux écrire des poésies efficaces que des romans laborieux. Quand on pense ça en sachant que c'est parce qu'on a flemme, angoisse et pas encore les épaules pour 300pages poignantes à souhait. Quand on change la couche de Lucas avec tout l'amour du monde pour ce petit pavé de chair geignant, pour ces petites dents qu'on soupçonne sous les fraises de ses gencives, quand on se sent bien, en communion avec toute la race humaine quand on jette son colis noir à la poubelle, quand on se sent si contemplatif devant tant de fragilité. Quand on rate un train et qu'on attend le prochain en bouquinant d'un oeil et en regardant la faune féminine d'un autre. Quand on s'atomise le cerveau avec ses amis devant un nanar intellectuel, quand l'orge, la distillation, l'emporte. Quand on fixe le mur, qu'une goutte difficile s'échappe de la feuille qu'est ton oeil, que cette goutte soit toute la détresse, toute la folie que je ressens en ton absence. Quand on feint un rhume pour éviter un contrôle qui s'annonçait délicat, quand on le fait et qu'on se dit qu'on aura pas à le rattraper, quand quelques jours plus tard on a un sourire acide face à notre feuille et à ses lignes de questions indéchiffrables. Quand on demande à un copain à nous d'aller parler à notre place à Chloé pour lui dire que c'est une gamine vraiment cool et que si elle veut, on est disposé à sortir avec elle et à la protéger. Quand on doit impérativement se pointer à l'ANPE pour se flanquer le nez dans des photocopies placardées sur des petits panneaux marrons à bordures rouges, quand on doit ensuite se présenter et répondre oui à tout car "C'était pour vérifier, histoire qu'il n'y ai pas d'erreur". Quand vous prenez des vacances à Treblinka, ça ne peut vous faire que du bien. Quand vous marchez la route, le pouce à semi-levé parce que vous aimez ça marcher et que vous êtes persuadé que votre malchance chronique vous conduira directement vous l'auto-stoppeur dans les bras d'un gentilhomme à camionnette doublé d'un serial-killer qui se servira de la peau de vos biceps pour en faire des collants, piles à ma taille il dira. Quand vous vous sabordez des week-ends entiers à mater une dizaine d'épisodes d'un nouveau manga bien speed qui sublime les sentiments tels que l'amitié ou le don de soi, et que vous êtes touché par tout ça, ces sprites colorés qui s'animent. Quand vous ne savez pas quoi faire du reste de votre année, m'inscrire autre part ou tout simplement me trouver un taf assez bien rémunéré. Quand vous lisez un magazine sur les motocyclettes dans les toilettes. Quand vous allez chercher le pain et tu ramèneras aussi des croissants si tu veux. Quand vous caressez votre chien, là-bas en Dordogne, là où le sol pique, et qu'un inconnu veut le caresser aussi et que peu partageur vous lui cognez dans l'oeil gauche, quand après dans le bungalow, vous tournez autour du lit pour éviter les jolis coups de ceinture de votre mère furax. Quand vous offrez un pendentif en forme de dauphin à une amie lointaine, vous avez fait que penser à elle, vous êtes pas loin de la mer du Nord, au Touquet et vous y pensez en mangeant une crêpe sucre dans un truc retiré, votre père avale l'autoroute et vous êtes à la fenêtre tout à l'admiration du paysage qui défile, du vent qui vous rempli la bouche, d'elle. Quand dix ans plus tard vous apprenez qu'elle est sur le point de se marier et qu'apparemment elle s'est convertie à la connerie. Quand vous reprenez une part de tarte. Quand vous faites tout ça, vous êtes totalement sans idée de ce que peut être la mort, du moins sa proximité. Même quand on pense à la mort, au plus profond, quand un vieillard bleu vient s'agiter dans notre torse et qu'on commence à vraiment avoir peur, on ne peut pas se douter ce que c'est. Ce n'est pas beau à voir, le docteur me l'a dit, doux euphémisme et lapalissade, rien n'est beau à voir, un visage c'est rien qu'un lac d'épiderme reposant sur un gros bourdon de sang et de canaux, d'os et d'articulations. Et puis le reste n'est rien qu'un imaginaire de la communication. Ou plutôt un imaginaire créé pour que l'on puisse communiquer, s'entretenir, se trahir, s'émouvoir. De l'imaginaire, comme l'horizon, la ligne Maginot, la religion, le hasard, la sociologie, les comptes au Caïman, les pétrodollars, les dons par téléphone aux organismes humanitaires, les crédits, les bobines, la musique, les dessins, les ouragans en Floride.

Brèves tendresses énucléées. Des asticots sautent de ma plaie ouverte au tibia comme des saumons cinglés d'un cours d'eau d'Alaska. Y'a pas de soleil dans ma chambre et pourtant je me sens en train de cramer. Je me sens morphine morphine, ça va mieux. Mon infirmière est sans doute une grande fan de ma littérature. Elle a dû demander au médecin en chef de s'occuper expréssement de ma petite personne, c'est ma Kathy Bates dans Misery sauf qu'elle est plus jolie. Pfff à quoi ça sert, je ne peux même plus bouger. Même la télé qui pourtant est l'un des hauts lieux d'expansion du bonheur et du soda rose transmet des "greys gardens". Plus de cigarettes qui font rire. Plus que ma pensée et l'élan faiblard d'une survie. Encore une. "

Sentiments, sensiblerie à trois balles, positive attitude, flancs à flancs, s'asperger de sunsets dégoulinants. Derrière la neige et ses crissements, le générique de fin de ce thriller mal torché.