mercredi, juillet 11, 2007

On n'éclaire pas le silence avec du sel

Je ne sais comment s'est arrivé.
Mon héros se demande alors ce qui s'est passé, pourquoi la chaussée était devenue glissante précisément à ce moment, quelle somme d'évènements environnementaux d'importances diverses s'était bousculée pour qu'à l'instant même il se retrouve paralysé, sans pouvoir lever la tête pour le ciel ou la télé.
Certes, je n'étais pas un bon chrétien, ni un excellent père et j'avais frappé ma femme une fois un soir de cuite mais je n'étais pas non plus une ordure, un criminel bas du front, j'étais pas un type qui méritait que la fée du destin le transforme en légume.
Il se dit que toutes ses microéxactions n'auraient pas du avoir pour conséquence un tel traitement, il se crée sa propre justice, sa propre injustice, justice des cieux où les bons roulent en cabriolet et ou les mauvais, les racailles, pourrissent en prison à aimer d'autres hommes.
Pourquoi moi ?
Pourquoi pas lui ? Jésus s'est tapé un long trip sur une croix, Gandhi était maigre comme un clou, Kennedy s'est fait assassiné, le Comte de Lisle n'a jamais été reconnu alors pourquoi l'humanité s'indignerait qu'un ouvrier moyen se retrouve en chaise roulante. Il devrait en profiter. Il a beaucoup de chances, plongé dans un espace démesurément propice à la remise en question, au coeur de son impasse physique, de sa camisole psychomotrice il va pouvoir réfléchir, regretter, se souvenir, pleurer, bref, éprouver. Il n'était plus qu'une boîte humaine qui sortait chaque matin sous un soleil uniforme qui riait aux mêmes genre de blagues des collègues et bandait pour les mêmes seins tous les soirs. Maintenant qu'il est immobile, il va pouvoir regarder tout autour.
Je marchais, tranquille, je venais de m'acheter des clopes puis ensuite, une légère impression de glissement. Regardez-moi maintenant ! Je ne suis plus rien ! Un légume ! Un machin mort qu'on laisse pourrir au frais ! Un déchet ! Je ne peux même plus jouer avec mon fils ou embrasser ma femme ! D'ailleurs elle est partie et avec le gosse sous le bras et moi qu'est-ce que j'y peux ? Elle a eu raison, ce n'est pas sain d'avoir une commode parlante pour paternel, ce n'est pas sain d'être l'amante d'un corps vide.
Bon sang, qu'il se rétablit vite, pense aussi à dire que si elle t'a quitté ça signifie sûrement que c'est elle le corps vide.
Mais non tu te trompes, je ne peux pas lui en vouloir, toi par exemple, on te propose de te marier avec une paraplégique, de la faire pisser toutes les trois heures, de la laver tous les matins, de lui brosser les dents après chaque repas et de la pousser devant toi comme une présence baveuse à chaque fois que tu vas faire tes courses ? Qu'est-ce que tu ferais ? Tu dirais non à moins qu'elle soit plein aux as et sur le point de crever, c'est pour ça que je n'en veux pas à ma femme d'avoir voulu faire sa vie plutôt que d'assister ma mort.
Votre lucidité est étonnante.
Cela va bientôt faire six mois vous savez, l'année du suicide est passée, on dit qu'elle vient tous les cinq ans, et tous les cinq ans il va falloir être encore plus fort. Actuellement, je passe le plus clair de mon temps à lire(quasiment deux ouvrages par jour) et à regarder par la fenêtre le balancement des saisons, les fleurs qui disent oui, l'herbe qui rechigne à la pluie et tous mes amis qui traînent, passants paisibles et chaleureux de mon souvenir intense.
Vous n'êtes pas vraiment seul vous le savez.
Si, je le suis. Mais je me console en me disant que nous sommes tous plus au moins seul, prenez mon docteur, il joue merveilleusement à la compassion mais je sais qu'il ne fait que ça pour le joli montant de fin de mois : parce que du joli montant de fin de mois dépend le collier de diamant et du collier de diamant dépend la si jeune et si excitante actrice aux cheveux décolorés qui a le goût du luxe et elle a bien raison, y'a rien de plus triste qu'une chambre d'hôpital, quand on pense à tous ses palaces j'en ai la chair de poule; m'enfin voyez, si on enlève son cash mensuel à mon docteur, il perd la femme et se retrouve tout seul, seulement lui il ne prend pas le temps de s'arrêter pour poser sa truffe sur les seins de la nature, de la simplicité, non lui il faut qu'il retourne directement aux fourneaux pour se retrouver une nouvelle perle assoiffée d'or que notre société profondément consumériste produit à la chaîne. Et encore, je sais que l'exemple que j'ai utilisé est d'un manichéisme affligeant et que même mon simili de sagesse est manichéen, ma façon de voir les choses, ma clairvoyance était prévisible, une mécanique déjà établie et ce depuis l'accident, ce n'est pas le destin, c'est simplement notre foutue humanité, parce qu'il faut sans cesse qu'on se surpasse pour découvrir les vérités de ce monde, parce qu'il fallait obligatoirement que je m'en sorte par l'esprit, parce que c'est ça la force, la volonté de vivre. La vérité c'est que j'aimerais mourir mais bon que voulez-vous faut bien faire semblant même en étant cloué dans un lit de clinique 24h/24.
Mais la vie...
Et ces machines, ces tubes, je n'en peux plus de respirer.
C'est censé être tous les cinq ans...et pourtant ça continue.
A l'année prochaine " Putain pourquoi moi bordel, allez tous vous faire foutre, saloperies de respiration artificielle, et ma femme quelle salope elle m'a privé de mon gosse, ah celui là si j'avais eu le temps de le mater, t'aurais vu j'en aurais pas fait une fiotte fils à maman..."