mardi, août 14, 2007

Le cadavre de l'ancienne actrice X

Croisière transcendantale : Essai N°01,

Le cadavre...

Des vers. J'avais toujours imaginé ça comme ça, une espèce de grande planche violette avec pour visage un masque de vers grouillants. Pourtant, elle avait l'air d'une poupée qui s'apprête à rentrer sur scène, poudrée, blanche comme si on l'avait trempé dans l'hiver. Elle a vraiment un joli minois. Mine de rien c'est rare, je la connais depuis à peine trois jours et je la vois déjà nue. Certes elle est morte mais bon. Un autre homme est avec moi, dire que s'il y avait plus de chaleur dans l'air et quelques heures en moins, on serait peut-être en train de bien s'amuser. Sauf que là le type a pas l'air aimable, oh non, sa lèvre supérieure vient de se lever comme une vague, je crois qu'il me parle : " C'est bien elle ? " Fredrik fait oui de la tête, il semble absorbé par la tête blanche de son amie récemment morte. Il se demande pourquoi est-ce qu'il a le droit de la voir dévêtue alors que d'habitude, dans les films, quand on venait vérifier l'identité d'un corps on n'en voyait que la tête, le reste étant glissé dans une espèce de sac poubelle. Elle est vraiment belle, il peine à se dire qu'elle est vraiment partie et il peine encore plus à l'idée que ce si joli petit lot ait pu engouffrer à longueur de journées des membres d'hommes. Le plus souvent, il y avait au moins cinq partenaires par jour de tournage, cinq types qui allaient et revenaient dans chaque poche à plaisir de cette beauté refroidie. La veille au restaurant, elle avait fini par lui dire ce qui la tracassait avant qu'ils puissent entamer une relation sérieuse, elle lui avait avouée qu'il y a de cela deux ans, elle avait joué dans une dizaine de films pornos. Abasourdi par la nouvelle, Fredrik avait foutu le camp par la porte de derrière en prétextant qu'il allait aux toilettes. Je regrette. Tout son corps n'a rien qu'est-ce qu'a bien pu se passer ? C'est peut-être parce que son corps est en parfait état que j'ai le droit de la voir comme ça. Bizarre, je l'imaginais rasée en bas. Bon Dieu, je suis sûr que le croque-mort doit avoir vu un de ses films, cet enfoiré à la bedaine plastifiée. Il faut que je dise un truc, sinon il va me demander de me tirer et vu que j'ai déjà menti en me faisant passer pour le frère de ma défunte. Dire un truc, n'importe quoi, pour en savoir un peu plus sur la cause du décès. "Poison". Quoi ?. "Quoi" demande Fredrik un peu sonné. " C'est du poison qui a tué votre copine ". "Ce n'est pas ma copine". " On peut l'observer grâce à la marque de la seringue sur la hanche droite, ce qui est assez étrange comme manière de procéder et par le léger gonflement entraîné par la piqûre, on peut en déduire facilement qu'on a utilisé du diazépine. Incolore, inodore, utilisé la plupart du temps pour le jardin et occasionnellement pour une mort certaine en moins d'un quart d'heure." Le croque-mort est en fait d'une maigreur insolente, toutefois, il souffre d'un cruel manque de reconnaissance ce qui l'oblige à se prendre pour un acteur de série télé, dévoiler autant de choses étant en effet passible de lourdes sanctions. Du poison, diazépine, pas rasée. Qui aurait eu l'intérêt de l'empoisonner ? Elle n'avait personne, elle me l'a dit, pour preuve c'est moi un pauvre vagabond qui suis celui qui l'identifie devant les autorités mortuaires. Rrr, je me mens à moi-même, le style n'est pas là, je suis pas un vagabond, je suis pas un pauvre, je suis toujours chez mes parents et sans cesse en train de faire semblant de chercher un travail. Mais là n'est pas le problème, cette fille m'est tombée sur les bras, belle comme un faux-passeport et maintenant elle est crevée. Crevée de chez crevée comme les mouches sur le front du clochard. "Quelqu'un devait en vouloir à votre copine et c'était sûrement pas un manchot ". "Ce n'est pas ma copine".Ça me facilite la tâche, au moins je n'aurais pas à visiter tout le pôle nord pour retrouver l'assassin. Putain pourquoi je fais de l'humour. Elle est morte, je l'ai abandonné à l'hôpital, elle avait encore le sourire puis à peine le temps de prendre un coca au distributeur. A peine le temps d'arracher quelques fleurs d'un de ces gros vases blancs et carrés qui polluent tous les hôpitaux du monde. A peine le temps d'arracher ces fleurs pour pas que le sourire parte, il ne faut jamais que le sourire parte, en tout cas au début. A peine le temps que déjà il n'y avait plus personne. J'ai questionné, prié, engueulé, menacé les infirmières mais elle ne savait rien. Alors j'ai couru les rues. Puis les morgues. Je me souviens de cette morgue, je m'y étais rendu il y a une dizaine d'années parce qu'un de mes grands cousins y travaillait et qu'il était bien décidé à me foutre la trouille de ma vie ce soir là. J'ai 22ans, je vis encore chez mes parents, je n'ai pas d'emploi, pas de voiture et pour la petite copine ça semble mal barré. " Est-ce qu'on sait quand elle a été empoisonné ? " . "Aux vues de la rigidité et du temps normal d'assimilation du diazépine dans le sang, je dirais il y a six heures, peut-être sept."On l'aurait donc empoisonné vers 1h ou 2h. Qu'importe. Quoi qu'il arrive, celui qui a fait ça nous suivait depuis longtemps et a profité de mon absence à l'hôpital pour l'emporter avec lui, profitant de sa faiblesse passagère due à mes sonnantes excuses, à cette demi bouteille de vin et à la nuit féroce. Elle m'a dit qu'elle ne se sentait pas bien, je lui ai demandé si c'était de ma faute, elle m'a répondu que non puis elle m'a demandé de l'emmener à l'hôpital, ça me parut excessif mais j'étais prêt à tout pour elle maintenant. Rien à foutre de son passé d'actrice porno. Rien à foutre, elle pourrait être la huitième femme du roi du Burkina-Faso ou une baleine bleue que je m'en foutrais. J'avais décidé ça en me réveillant. Je l'avais appelé de suite, elle ne semblait pas si fâchée par mon attitude lamentable de la veille, sans doute avait-elle aussi besoin de quelqu'un auprès d'elle. J'avais fixé le rendez-vous, au même restaurant, histoire d'effacer ma maladresse une bonne fois pour toutes. 22ans, à sa maison, amoureux d'une fille morte de 24ans nommée Béatriz Drummer. Dans le microcosme pornographique, chez les adolescents, les solitaires, les paumés, les épaves, on l'appelle Hélénia. Elle avait choisit ce pseudonyme sur un coup de tête parce que la plupart des gens se plaisaient à dire qu'elle avait tout d'une russe. Hélénia pour Béatriz ça sonnait vraiment russe. Mille deux cent vingt et six mouchoirs usés pour Hélénia. Une dose de diazépine pour Béatriz. Elle mourrait des deux façons. Fredrik était maintenant devant la morgue. Seul, le jour commençait déjà à pointer par de petites touches grises et mauves. Ce légiste était vraiment bizarre, gros comme un clou, un légiste de nuit qui aimerait être détective. Résultat nada. Béatriz, disparue, un bout de papier sur son somptueux orteil. Un casier réfrigéré. Des parents qui, deux semaines plus tard découvriront tout. Qu'elle était encore en ville, pas si loin. Qu'elle est morte. Qu'elle céda son corps pour de l'argent et de la bande. En cas d'homicide, une enquête est ouverte, les parents ont été contacté, c'était simple. Il n'avait pas pu déclarer la fugue, elle était majeure quand elle quitta la maison, de l'ombre bleu marine étalée sur les paupière. Elle semblait si perdue, si angoissée, si vulnérable, si fragile. Je l'aimais. Les parents s'interrogent, auraient-ils préféré ne plus jamais la voir plutôt que de la voir ainsi fardée. Fredrik va sans doute retourner sur le campus à la rentrée, d'ici là il aura bien le temps d'écumer les sites internet à la recherche d'un quelconque acheteur de diazépine, il va aussi pouvoir se rencarder sur toute cette population louche qui hante le milieu du porno, c'est pas pour rien si elle avait l'air si flippée à m'en parler, bien sûr y'a la pudeur mais je suis sûr qu'il y a autre chose. Il rencontrera les parents lors d'une timide après-midi d'août, ce père, cette mère, beau-papa et belle-maman, il l'appelait leur océan. Pas rasée en bas. Pour moi ce sera Béatriz, simplement Béatriz, mon premier cadavre.

Ça me rappelle ce rêve que j'ai fait une fois, j'étais dans un long couloir. A un moment, moi ou celui que je voyais comme étant moi posait sa main contre le mur. Une légère étincelle puis des espèces de longs sexes gélatineux et cristallins sortaient de par les parois. Ils décrivaient des arcs de cercle mou, ils étaient d'un violet puissant et pailleté de blanc. Sûrement une réminiscence de ce film de Cocteau. 24ans, étudiant en art, chez ses parents, surplombant le corps sans vie de Michel Tenko;