Beaucoup de mes fans, désireux d'apprendre de nouvelles choses sur l'humanité toute entière m'ont envoyé des lettres réconfortantes se terminant par un souhait précis, ce souhait, offrande délicieuse, était que je détaille un peu les jeux brinquebalants dans l'écriture, j'ai réfléchi longtemps et aujourd'hui, maintenant, à l'instant où mes doigts jouent la mécanique je m'en vais leur répondre.
Situation classique : Un homme rentre dans un café
Lieux et dates : Indéterminés
Beauté : Pourquoi pas
On part donc de ce constat : Un homme rentre dans un café. Ensuite tout s'enchaîne plus ou moins de façon simple dans l'esprit du lecteur ameuté par cette première phrase. Des questions banales et logiques entrent inconsciemment dans son volume attentionnel : Pourquoi rentre-t-il dans ce café ? Qui est-il ? Nous savons que c'est un homme mais quel genre d'homme au juste ? Est-il du genre à se sentir gêné quand il se réveille avant tout le monde tellement qu'il reste à faire semblant jusqu'à ce que quelqu'un d'autre ouvre les yeux ou bien est-il du genre à se lever en premier et à toussoter de plus en plus fort jusqu'à la libération incarnée dans cette jeune fille décoiffée LES YEUX DANS LE VAGUE ? Mettons simplement qu'il y rentre.
Il est dans ce café, assis à une table, il n'a l'air ni fatigué ni bougon ni totalement épanoui, il est juste assis comme des millions d'âme à une table. Attend-il sa fiancée ? Ou sa future ? Ou bien est-il là pour un rendez-vous d'affaires ou pour l'échange d'une mallette ? Comment est le café au fait ? S'il se présente comme une bouche ample et dorée pareille à ces palaces viennois est-ce que ça nous aidera ? Si c'est un de ces vieux troquets cabossé qui recueille toute la fange, tous les culs usés à la trogne rougeaude, est-ce que nous en saurons d'avantage sur ses motivations ? Ce rade pourri peut très bien être un lieu de transition, en attendant la bonne heure devant un plus ou moins bon verre. Il faut faire attention à ce qu'il boit, le cépage dans lequel il décidera de baigner ses lèvres contient une inestimable somme d'informations : S'il boit du café : il est sûrement accroc, en manque de speed, sentimental et puissant. S'il boit de l'eau : il doit se reprocher quelque chose ou bien il a arrêté la boisson depuis peu. S'il boit de l'alcool : il est maintenant sûr qu'il n'est pas musulman ou bien essaie-t-il de ne plus l'être en défiant les règles. S'il boit du whisky sans glace : c'est un homme un vrai et pas un godelureau à la petite semaine, c'est un type qui en a vu passé des deuils et des magistratures, un homme qui sait comment une femme se baise. S'il boit du lait : c'est un anticonformiste classe comme on en voit souvent dans les westerns, du genre génie du meurtre à l'esprit affûté.
Cela fait maintenant une heure qu'il est là, il a commandé un chocolat liégeois. Il est européen c'est sûr ou du moins il en a les habitudes, il est ami du raffinement et il n'attend sûrement pas une future conquête, le chocolat est une boisson peu présentable aux donzelles, à moins qu'il n'ai pris froid et ai décidé d'assurer le coup en se payant ses gorgées chaudes. La serveuse, est-ce qu'il l'a regardé ? Est-ce qu'elle a les seins lourds ? Ah ça y est, il la regarde, la détaille vaguement sans plus d'efforts que ça, il la regarde comme la plupart des serveuses et autres êtres humains sont regardés : En s'en foutant. A ce stade, l'homme est un inconnu dans un lieu inconnu buvant un chocolat liégeois avec une parfaite indolence. Ses vêtements ? Il peut très bien porter une gabardine, ou non il serait plutôt homme à vêtir redingote, très vieille école. Attendez, rien ne nous indique pour le moment qu'on ne soit pas fiché en plein dans le 19ème siècle ou début 20ème. Regarde attentivement, non pas d'écrans bruyants diffusants les matchs, pas de flippers, pas même de stéréo, rien que le lointain murmure des autres clients. Le chocolat liégeois reste notre indice le plus riche, cette boisson étant en effet assez rare, on peut facilement deviner que nous nous trouvons en Europe ou dans l'un de ces bars français snobs à souhait dont regorge San Francisco et autres cités artificielles du type Tokyo ou Hollywood. L'auteur n'a pas encore mis l'accent sur quelque autre personnage, nous avons seulement en face de nous ce personnage inconnu dégustant son chocolat par petites gorgées sucrées. La chantilly ? Comment s'en est-il débarrassé ? J'aurais du être plus attentif ! Si j'avais vu comment il l'avait fait disparaître, j'aurais pu en savoir des choses...Chantilly consommée directement à la cuillère comme de la glace : personne épicurienne et impatiente / Chantilly consommée noyée : personne aimant les contrastes chaud-froid (psychanalytiquement le chaud-froid représente le couple père-mère, on peut donc dire en extrapolant quelque peu que la paix de ce personnage repose sur la bonne entente de ses parents) et les grands mélanges, soit possiblement ouverte sexuellement...
Mais je n'ai pas vu comment il s'y est pris et l'auteur n'est pas du genre à s'arrêter sur quelques cygnes séchant dans la paume de la cuillère. On entend la circulation, les moteurs respirer sur le pavé, ce grondement est toutefois tamisé par l'aménagement judicieux de l'endroit. La circulation ? Des moteurs ? Mais des moteurs comment ? A explosion ? A essence ? Diesel ? Des moteurs cachant des tempêtes ou de maigres vents ? Aménagement judicieux de l'endroit ? Mes intuitions sont bonnes, nous ne sommes pas dans un de ces lieux paillards où les ouvriers ronds comme des vinyles défragmentent leur solitude, non ici nous sommes au sein d'une niche chic, étudiée avec goût, un lieu lyrique où les toilettes sont lavées toutes les deux heures sans que personne ne s'en rende compte, on doit y parler violon et clarinette, il a du y passer nombre de chefs d'État fameux ou en disgrâce, d'artistes en pleines gloires, de couples pleins aux as et aussi un nombre incertain de mafiosos flambeurs. Des livres se sont sans doute écrits ici, peut-être même sur cette chaise sur laquelle Adolphe Malivoir semble attendre on ne sait quoi. Adolphe Malivoir ? L'auteur nous a enfin donné son nom bon Dieu ! Adolphe Malivoir. Hmmm. Adolphe, A-D-O-L-P-H-E, P-H-E pas F toute comparaison est donc fortuite, malgré tout Adolphe demeure marqué d'une douce aristocratie mais en ces jours où tout va si vite à émettre et à copuler on peut très bien s'appeler Adolphe et résider en HLM. Mais malgré tout, le chocolat liégeois, l'aménagement judicieux et Adolphe, il ne fait plus de doute, ce type a les moyens, il en devient d'un coup presque fat et ennuyeux. Malivoir, il n'est pas nécessaire d'être professeur es onomastique pour comprendre les douleurs éburnéennes réfugiées dans ce patronyme. En gros, Mal Ivoire, ou bien est-ce Mal Y Voir, voilà pourquoi nous sommes trompés depuis le début. Ou bien est-ce juste Adolphe Malivoir et ce serait mal y voir que de croire qu'il y a une signification là-dessous alors qu'il s'agit de la réutilisation d'un nom aux consonances sympas d'un fusillé des chemins de fer. Une plaque avec ce nom gravée est visible à la gare de Serqueux, Seine-Maritime.
Une femme s'est assise face à lui. Une femme ? Ahah je m'en doutais sacré Adolphe, un vrai bourreau des coeurs, elle aurait beau faire, cette nuit elle finira dans ton pieu à en redemander. Une femme. Une femme. Ce n'est pas une femme rayonnante, brillante, souriante, pieuse, décadente, belle, attirante, c'est une femme. Elle peut donc tout être : femme d'affaires, femme terroriste, lesbienne, sportive, moche, ancienne actrice porno, Laura Morante, la toute nouvelle petite amie d'Adolphe Malivoir. La serveuse a débarrassé la tasse de chocolat vide à l'intérieur de laquelle se sont abattues deux vagues de chocolat noir sur ces récifs nacrés, la femme en a profité pour commander un diabolo fraise - toujours aucun regard pour la serveuse qui est pourtant sensuelle au possible avec sa chemise blanche et ses longs cheveux de son- Elle aime le rouge, les bulles, le sucré, cette femme veut séduire tout en restant enfantine. Adolphe doit être un poil plus vieux qu'elle et elle veut jouer là-dessus. La discussion a commencé. Que se disent-ils ? Pourquoi est-ce que je ne vois rien de cette conversation ? Me voilà dans les rues de Stockholm, que de détails sur cette ville solaire, que d'arrêts sur image pour admirer les poses halées sur les visages des jeunes filles. On passe par une boutique de jouets à l'abandon, par une longue réflexion sur tous ces trésors qui partent. Quand soudain, un homme rentre dans un café.
La femme est déjà à la table, assise, le regard un peu flou, dissimulé dans la fumée ambiante de ce lieu de grouille. Les nappes sonores se superposent maladroitement, des cris fusent au creux des rires voisins, des pleurs traversent des discussions sur l'émission de télé-réalité à la mode, des coups de poings dansent près des échanges froids entre deux génies frustrées, toutes ces voix s'éclaboussent et déjà la femme est sortie du café et il faut pour l'homme courir, la rattraper à tout prix, on ne sait pas encore pourquoi mais il le faut. L'homme sort et court sur ces pavés blanchis par l'été mais le taxi file au loin. Je ne pourrais pas l'avoir. Le coeur de l'homme se serre, Adolphe a vraiment pas assuré sur ce coup là. Plein de rage et de regrets, il essaie de l'appeler sur son cellphone une bonne centaine de fois, rien à faire. Alors il laisse un message sur son répondeur : Rendez-vous au café des Roses Blanches. Une larme coule sur sa joue gauche, une larme puis un sourire, cela faisait bien une dizaine d'années qu'il n'avait pas pleuré pour une bonne raison, une femme. Il ne l'a pas trompé, non, il lui avait simplement promis de venir en avance cette fois-ci mais manque de bol faute au métro, il avait eu plus de retard que d'habitude, c'était de sa faute mais pas vraiment. Il savait qu'elle en ferait toute une tragédie en trois actes et qu'elle fouterait le camp après une grande engueulade, elle était comme ça, ça lui plaisait, il l'aimait pour ça.
Vous savez maintenant pourquoi l'homme rentre dans ce café. Vous connaissez les secrets de sa décontraction, leur discussion vous devez la deviner aussi. A moins que cette femme ne soit pas la bonne et que cet Adolphe-ci n'ai jamais été en Suède de toute sa vie.