La gueule qu'ils feront
Dingue ce qu'il fait noir ici. Noir et silencieux. Avec un peu de concentration, la nuance, le souvenir d'une certaine couleur, d'un certain son, mais tout cela s'estompe si vite. Je n'y peux rien, je ne peux rien. A vrai dire, je suis mort. Je n'ai jamais cru au paradis, ni à l'enfer, à la grande marmaille des anges ou des cendres, je me disais que casser sa pipe menait à un néant indéfinissable dénué de toute conscience, au fond que l'on disparaissait. Seulement l'expérience m'apprend que ce n'est pas tout à fait ça. Qu'est-ce que des seins bon sang ? J'ai quitté ce monde sous son charme le plus affreux et le plus banal : la violence. Je sortais d'une soirée classique à la douceur amère, la lèvre inférieure pleine d'écume. Il fallait que je me batte, cet enfoiré s'était envoyé ma femme, ou tout comme, tout comme, je les ai vu chuchoté et je l'ai entendu rire. J'avais pris l'avantage, un joli direct droit dans la joue gauche et lui qui commençait à sentir la douleur filer en lui à grande vitesse par cette belle nuit d'hiver. J'aurais dû viser les oreilles, par grand froid, c'est là que ça fait le plus mal, il aurait pu s'évanouir, j'aurais pu reprendre la main de ma femme et m'offrir son parfum avant de m'endormir. Il titubait. Je pense que nous titubions tous les deux dans la rue, je le pense ainsi oui. Puis il s'est relevé et j'ai senti une fulgurance, une pierre heurter mon menton, et enfin, l'infini écran noir a fait son entrée. Depuis il est toujours là et cela doit bien faire plusieurs mois, je ne sais plus. J'ai eu pas mal l'occasion de cogiter ses derniers temps ( qu'on vienne me caresser !!!!!!!!!!! ) et il me semble que je sais comment j'ai foutu le camp. Ce n'était pas une pierre, une météorite écrasante, simplement le poing de l'enfoiré, meurtrier du moment, démolissant mon menton, me faisant monter la tête jusqu'aux étoiles et crac sans doute crac. Un uppercut létal. Je n'aimais même pas ma femme, j'avais été jaloux parce qu'il faut l'être certaines fois. Elle avait fini par me lasser, me dégoûter, je voulais autre chose qu'elle, son parfum certes oui, mais son rouge à lèvres, sa façon si agressive de se maquiller, ses remarques assassines face à mon relatif échec professionnel, ses migraines. Je vous assure que c'est noir, noir, je vais rapidement devenir fou jusqu'à m'éteindre, m'écarteler l'âme dans l'interminable palette des démences, il restera des poussières de ma raison, puis rien, qu'une large sieste, une épilepsie finale. Je pensais que la mort, la mort s'était autre chose, je n'aimais pas y penser, ça pouvait me rendre malade, ne plus pouvoir sentir, pleurer, aimer, parler ou danser ( NE PLUS POUVOIR ). La plupart du temps, au terme de ma réflexion, je finissais persuadé que c'était mort pour de bon et qu'il fallait de fait, profiter au maximum de ses bas instincts, alors je mangeais un peu plus et je traitais les femmes vulgairement, avant le prochain régime à la première invective concernant mes poignées d'amour ou à la première tape sur les doigts. Toutes mes conclusions n'aboutissaient pas à l'espoir. La conscience fuyait pour toujours. Même dans la réincarnation, je n'y trouvais pas de répit, à quoi cela servirait d'être encore là si on ne le sait pas, si on ne se souvient pas de nous avant. Pas question, pas de paradis, pas d'enfer, cela serait trop facile. Alors on meurt, avec nous partent nos pensées et nos inachevés, avec nous partent nos façons d'amuser, d'émouvoir, et surtout nos façons de perdre, avec nous s'achève tout ce qui faisait que nous grimacions devant le miroir. Je n'ai jamais vraiment aimé, je ne le regrette pas, je pense que j'ai aimé mais que tout cela est survendu, on ne peut pas détruire le temps, du moins pas suffisamment, alors on embrasse et chante, on se roule et s'enlace mais vient vite le gris matin où l'on se sépare, on va sur nos chantiers. A partir de l'instant où sur notre chantier, on n'est plus obsédé par l'odeur de sa peau, la vie se termine, le reste n'est rien qu'une attente de la mort. Je peux vous dire que ça ne vaut pas le coup. Vivez, buvez, baisez, tuez tant que vous pouvez parce que ce qu'il y a derrière, vaut pas le coup. Je pense aux suicidés, ceux qui ont finis par sauter du balcon, par mettre un coup de pied dans le tabouret, par envoyer le feu dans la chambre. Je pense à eux et je rigole ( je n'ai plus qu'un presque, qu'une quasi perception du rire, une ligne arrondie sur l'écran ), c'était tellement dur qu'ils voulaient échapper, qu'ils voulaient aller ailleurs où les cieux seraient différents, espérons plus cléments et les voilà là, à penser tout comme moi jusqu'à une extinction qui ne viendra apparemment jamais. A par ceux qui étaient clairs, ceux qui ont faits ça pour le geste, pour le soulagement, doivent sérieusement se ronger l'âme, doivent déjà exploser ( les chanceux ! ), ce n'était pas si dur que ça, ils auraient pu affronter, faire buter leur père quelques années plus tard, se réaccommoder avec les plaisirs simples et cons de la vie, réapprécier, ne pas capituler ou capituler tout en restant à bord. Les beaux jours, les jours que je passais en compagnie de créatures respirant dans les draps, je finissais par croire à une mort agréable, où l'on garderait la conscience, les yeux et le mouvement, où l'on pourrait se balader un peu partout et où l'on perdrait simplement notre matérialité. On irait flâner dans l'appartement de sa fille juste avant qu'elle vieillisse, on se ferait tous les classiques du cinéma italien dans ces petites salles connus uniquement des puristes, on aurait enfin le temps et le courage d'aller en Egypte, d'être ému par ces jardins à haute tension où ces amants tout vivants paraissent si distraits. On irait au supermarché pour voir la population, on deviendrait fous mais à la lumière. Car on perd certainement la raison à ne plus avoir aucun impact avec quoi que ce soit, on ne laisse plus de traces dans la neige, on ne peut plus écrire, ni crier, on est une pensée flottante. Je ne sais par quelle sorcellerie nerveuse j'ai encore cette peste de conscience, mais il me paraît probable que ça puisse être lié avec la bonne conservation de mon enveloppe charnel, à l'époque, l'idée de me faire incinérer m'avait paru détestable, dispersé dans l'océan, inexistant, que là, sous mes os et mes vers, j'aurais peut-être l'honneur d'être profané. Et donner mes organes au futur tant qu'on y est. Il y a des jours ( des heures, des semaines ) où je me dis que je vais rouvrir les yeux et que tout ça n'est que coma mais je n'entends rien de neuf depuis trop longtemps, pas même le bruit d'une machine me maintenant le souffle, pas même le visage désoeuvré de ma soeur, pas même la teinte fade des fleurs courbées dans leur vase. Il y en a des autres où je regrette toutes les terres que je n'ai pas foulé, tous les chefs d'oeuvre que je n'ai pas ouvert, toutes les galeries que j'ai refusé, toutes ces nuits où j'ai préféré me vautrer dans mon inexact plutôt que de valser avec les miens, tous les Hawthorne et Lacan( Derrida, Hölderlin, Benn, Boileau, Wittgenstein, Strindberg ) que je ne lirai jamais, tous les flics que je ne tuerai jamais, alors que je le voulais, tous ces culs et esprits en ribambelles, toutes ces femmes qui dans le faste ou le lugubre m'ont fait de l'oeil et que j'ai, souvent sans le savoir, violemment négligé ( j'ai appris, c'était il y a deux ans et demi, qu'Abigael, une fille que j'avais connu à l'université, avait mis fin à ses jours après que j'ai refusé ses avances, pardonne-moi Abigael de t'avoir infligé ce corridor funeste et improbable, j'espère que l'on t'a brûlé ), tout ces tout qui n'était pas franchement mirobolant, qui n'avait rien d'excitant. Et puis je pense à mon roman, presque achevé, à son dernier mot, belle annonce : " Tous les atermoiements rencontrés avec elle devait précisément mener à cet éclatement, dans l'opulente union de nos corps joints ", à celle pour qui j'avais écrit ça et qui ne le saura jamais( à moins que, argh ! je veux qu'on me fracasse le crâne ). Je pense à mon roman, au fond du tiroir, faite que cette pute le trouve, et que ça remonte, ça remonte, et que j'ai le droit à ma part de flash, et qu'on me sorte de là, de ce trou, pour que j'ai le droit à mes funérailles nationales, au prodigieux ballet des savants occupés à me lécher l'orifice et à se perdre en route dans des interprétations sans saveur sur mon Moi. Qu'elle mette sa plus belle robe pour me pleurer sans y croire et qu'elle se fasse monter par l'empereur sur le buffet, et vole les petits fours, le foie gras et ses frères, et que tangue le punch. Mon roman, perle de jeunesse, il mérite bien un étalage, il est plein de mots, il est peut-être bien, peut-être magnifique, mon coup d'éclat post-mortem. Je me demande comment s'est passé l'enterrement, j'aimerais bien avoir eu droit à mes sermons en latins, pour mon goût du décalage, je parie que ma mère n'a pas pu s'empêcher de chialer, mais elle a bien eut raison, si elle savait quel bagne je traverse en ce moment, ses larmes ne seraient pas de trop, Solitone est venu j'en suis sûr, il devait avoir le sourire dans sa grande redingote noire, il allait pouvoir m'évoquer dans un de ses poèmes, j'en avais toujours rêvé, il le savait. Solitone était un raté comme moi mais il était gentil. Heureusement que j'avais commencé le travail depuis peu, j'ai peut-être pu éviter d'avoir des collègues de bureau, ça m'aurait fait chié connaissant mon amour pour le turbinage en rond. Est-ce Alice sous sa capuche qui tend sa main pour que je l'accompagne jusqu'à chez elle ? Est-ce Alice qui retire son soutien-gorge et me mordille l'oreille ? Est-ce Alice qui regarde le soleil au loin à travers la vitre, et l'ouvre, et s'en va marcher pieds nus sur le gazon humide ? Est-ce Alice qui ne m'en veut pas d'avoir été con et incapable de gérer notre relation ? Est-ce Alice qui dort en pressant ma main contre sa poitrine ? Est-ce Alice ou la douceur sucrée de la marmelade ? Est-ce Alice ou l'étouffante poussière s'amoncelant sur l'horloge ? Est-ce Alice ou un ciel barbouillé par ses traits ? Est-ce Alice qui me dit que je ne la verrai plus nue ? Est-ce Alice ou les présidents qu'on exécute ? Est-ce Alice ou l'écran qui commence à rétrécir, le noir à ne plus renaître ? Est-ce Alice ou la course insensée à la déliquescence ? Est-ce Alice ou l'impossible ?( je sens que je m'étiole, comme une issue à ma pensée )
Du vent dans les restes
Disposés en sable au fond d'un sac poubelle.
Son père était effondré à la nouvelle, il vint, il se réconcilia avec une partie de la famille.
Elle renversa son thé en tombant sur le nom de son ami d'enfance dans la rubrique nécrologique de son arrondissement, ils n'habitaient pas si loin.
Le livre fut retrouvé mais sa plume était trop jeune encore pour caresser la nuque du grand monde, ce qui ne l'empêcha pas de mettre sa plus belle robe dans l'espoir d'un quelconque banquet et d'un quelconque empereur.
La capitale résista.
Partout autour de nous, les personnes mortes pensent et se rongent, ils vivent définitivement l'introspection solitaire des aliénés.
Partout autour de nous, des cuisiniers sans intérêt pensent aussi à ce qui fut et ce qui ne sera pas.
Son agresseur écopa de six mois de prison où ses sodomies à répétition n'encouragèrent pas son envie d'aller à l'essentiel.
Solitone écrivit effectivement un sonnet désordonné pour son ami qui fit son petit effet dans le petit milieu littéraire et rêveur que Solitone appréciait sans apprécier de fait l'ampleur vaine de tout ceci.
La gueule qu'ils feront ( amis, familles, inconnus, Etats, télé, pluie, oubli ) face à notre cadavre.
La gueule qu'ils feront lorsqu'ils découvriront qu'après la pénible aquarelle ou l'agréable torture, il n'y a que nous-même, sans la sensation, sans l'émerveillement, au noir, baignant dans l'opaque liquide du passé.
Du vent dans les restes
Disposés en sable au fond d'un sac poubelle.
Son père était effondré à la nouvelle, il vint, il se réconcilia avec une partie de la famille.
Elle renversa son thé en tombant sur le nom de son ami d'enfance dans la rubrique nécrologique de son arrondissement, ils n'habitaient pas si loin.
Le livre fut retrouvé mais sa plume était trop jeune encore pour caresser la nuque du grand monde, ce qui ne l'empêcha pas de mettre sa plus belle robe dans l'espoir d'un quelconque banquet et d'un quelconque empereur.
La capitale résista.
Partout autour de nous, les personnes mortes pensent et se rongent, ils vivent définitivement l'introspection solitaire des aliénés.
Partout autour de nous, des cuisiniers sans intérêt pensent aussi à ce qui fut et ce qui ne sera pas.
Son agresseur écopa de six mois de prison où ses sodomies à répétition n'encouragèrent pas son envie d'aller à l'essentiel.
Solitone écrivit effectivement un sonnet désordonné pour son ami qui fit son petit effet dans le petit milieu littéraire et rêveur que Solitone appréciait sans apprécier de fait l'ampleur vaine de tout ceci.
La gueule qu'ils feront ( amis, familles, inconnus, Etats, télé, pluie, oubli ) face à notre cadavre.
La gueule qu'ils feront lorsqu'ils découvriront qu'après la pénible aquarelle ou l'agréable torture, il n'y a que nous-même, sans la sensation, sans l'émerveillement, au noir, baignant dans l'opaque liquide du passé.

0 Comments:
Enregistrer un commentaire
<< Home