mercredi, novembre 07, 2007

Paradis Macabres : Ovation

Les chiens reniflent tranquillement l'orgueilleuse plaie de cet avocat aux artères sectionnées. Les vers ondulent gracieusement dans la terre et les planches, au sein des charniers à l'oubli. Les vautours retirent délicatement la chair du visage des marcheurs imprudents. Ces animaux vivent, font la vie, ils ont l'habitude des cadavres. Ces animaux ressemblent à nos instruments médiatiques actuels, bien taillés, élancés pour l'ultime vibration, mais tellement, tellement dans la négation de la fatalité. Car elle est là, la mort, belle et bien là, à portée de main. Je ne sais pas ce que pensent les gens qui préfèrent l'incinération à la mise en terre, sans doute ont-ils peur malgré eux d'appartenir à la merveilleuse chaîne, ils s'évitent ainsi d'être des étoiles réelles, des produits présents pour être consommés par le rêveur du coin. J'essaie ici de dire que les helminthes bombinants dans nos entrailles délassées forment de nouvelles constellations, constellations souterraines aussi superbes que leurs consoeurs célestes. C'est une fascination de plus.

Monsieur Vidrog a de jolies chaussures. Madame Vidrog est brune sur les photos d'avant mais décolorée aujourd'hui. Monsieur Vidrog a attendu longtemps au pied de l'immeuble que Madame Vidrog daigne bien sortir contre l'avis de ses parents. Madame Vidrog a tout de suite adoré la manière folle qu'avait Monsieur Vidrog d'embrasser. Monsieur Vidrog possède une berline alors qu'il se voyait rouler en coupé, coupé clair, mais bon les berlines c'est résistant. Madame Vidrog prend des nouvelles de son fils tous les week-ends en l'appelant au téléphone. Monsieur Vidrog tousse souvent un bon coup avant d'aller se coucher. Madame Vidrog va peut-être songer à ne plus fréquenter Madame Guliac depuis qu'elle sait que son fils préfère les garçons. Monsieur Vidrog n'a pas vraiment d'opinion sur Madame Guliac, à part que lui, il sait qu'il s'en taperait pas mal que son fils préfère les garçons, parce que Monsieur Vidrog a essayé et qu'ils ne sont pas tous mauvais les garçons. Madame Vidrog ne sait pas pour les aventures homosexuelles de Monsieur Vidrog pendant sa jeunesse mais elle le devine, oh ça oui, elle le devine. Monsieur Vidrog n'est pas du genre à prendre toute la couette mais c'est vrai qu'il ronfle après trois verres de vin. Madame Vidrog a une hanche en plastique. Monsieur Vidrog a cessé de croire en Dieu quand il a su que les prêtres allaient au toilettes comme tout le monde, il s'est dit que, si des gens qui, ayant donnés leurs vies à cet être supérieur devaient quand même se plier à des taches aussi basses, autant fumer et se battre. Madame Vidrog ne peut s'empêcher de prier, parfois en cachette, quand les choses vont bientôt tourner pour son fils ou un autre. Monsieur Vidrog adore la télévision. Madame Vidrog adore les romans d'anticipation. Monsieur Vidrog regrette l'époque des révolutions. Madame Vidrog regrette que son dernier rosbeef en filet ait été trop saignant. Monsieur et Madame Vidrog aime le même jardin, les mêmes couleurs, ils ne sont jamais dit grand chose de trépidant, ils s'aiment.

Mon coeur fit soixante mille tours, mon sang battait et semblait traîner la patte. J'avais un jeu en ce temps-là, un jeu à moi, pour moi. Je m'amusais comme je pouvais dans ma profonde banlieue. Je savais que les autres riaient, faisaient de la musique, des graffitis ou de la danse mais ça ne m'intéressait pas, je n'avais pas d'oreille pour ces airs creux et gravissimes. Je l'avais pour l'annonce. Celle des trains à venir. Pour tout dire, j'habitais à deux pas de ma petite gare et, à chaque fois que j'en entendais un j'y courais pour sentir cette émotion. Ressentir, effleurer l'onctueuse incision de la vitesse sur mon corps encore maigre. A huit ans pendant les vacances, je les faisais tous, je passais mes journées là-bas, à les attendre, sous l'oeil inquiet des voyageurs fermés. Toujours, la monocorde vocale donnant le top, un train va passer voie *, je trépigne de joie, et le voilà. Déchirement impalpable de toutes mes émotions connues. Ils me renversaient, me transperçaient, me renversaient, j'avais là une source inépuisable de jouissance. Par habitude, j'appris que plus il y avait de délai entre les passages, plus la montée était intense, alors je me suis mis à apprivoiser et à aimer les jours de grève où ils mettent plusieurs heures avant d'arriver. Je me suis mis aussi à la nuit, là où il y en a que trois en quatre heures, rares très rares, mais grandioses si grandioses. Ma mère s'inquiétait, elle imaginait l'accident, moi, je n'y pensais pas, je ne faisais que me frotter au plus près des absolus. C'est à ma douzième année que je dû me résoudre à faire des jours sans, des jours où, après le goûter je n'irai pas traîner sur les quais mais plutôt près des arbres derrière, dans l'illusion de forêt voisine. Mes copains ne savaient rien, ils ne devaient pas savoir, personne ne devaient être au courant de l'inestimable plaisir compris au coeur de ces somptueux oiseaux du voyage filants comme des balles à travers mon âme. Mon âme d'enfant, avide à l'explosion. Mais parce que, tous les rêves meurent lentement après avoir été caressés, mordillés, mordus et dévorés, il y eut ce jour spécial. J'avais quatorze, je ne faisais plus qu'une nocturne par semaine, celle du jeudi car c'est un jeudi que la lumière était si étrange, si nouvelle et mon frère si rapide que ma face se souleva sous un immense déluge électrique. Je dois dire que, même si c'était stupide, je les appelais mes frères, étant moi-même fils unique, je pensais que, un frère, c'était comme ça, toujours à peu près à l'heure pour vous soutenir. Ils me soutenaient en me balançant. Mais il y eut ce jour où le train ne vint pas, mais où une petite fille blanche aux joues creusées et chaussées de ballerines pris place à ma droite. Bon sang, qui empiète sur mon territoire ? pensais-je, elle était à une vingtaine de mètres de moi et chaque fois que je la quittais du regard pour m'y intéresser à nouveau elle semblait se rapprocher, presque irrémédiablement. Au dernier regard, elle posa sa joue contre la mienne, elle tenait dans sa main droite un gros morceau de gâteau au chocolat d'où tombait de grosses miettes sur la voie nue comme tombent les pans centenaires des galeries arctiques. Je ne pouvais pas bouger, pourtant le train n'était pas venu. Elle me dit ceci : " Ils ne passeront plus, les frères nous ont quittés, on m'a envoyé pour les remplacer ". Elle s'écarta légèrement et laissa apparaître un large sourire sur son rond visage d'albâtre. Et elle ajouta : " Les voies sont libres maintenant, allons marcher sur les rails " . Ce que je fis je crois, tenant sa douce main potelée pour ne pas qu'elle tombe. Je me sentais comme dans un océan de trains à très grande vitesse à déambuler ainsi avec elle sur ces voies dégagées.

Encore Un. Le huitième aujourd'hui. Une balle en plein dans le poumon droit, une autre dans le menton. Il n'a que treize ans et son apprentissage lui confia un Songe automatique. Il vivait pour lui, persuadé d'y trouver la vie nécessaire. Ainsi il était heureux et fier à crever sous la boue et à voir les maisons périr par l'ombre vive des flammes. Il était heureux en tirant sur des hommes pour les faire mettre à terre, il était heureux en tirant sur des femmes aux larmes suppliantes. Il était heureux de semer le chaos qui servirait son Songe. Oui, les associations humanitaires devraient faire quelque chose, mais elles sont si loin, quasiment dans un monde différent, où la tuerie existe sur des comptes offshores par transactions informatiques, où elle mène des corps gras et musclés à pendre au bout d'une corde dans des villas désertes. J'en vois beaucoup, comparables à ceux-là, qui pleurent pour ces petits garçons, moi ça ne me désole pas, ils ont au moins vécus pour un Truc. Alors même s'il est certain que l'éthique de leur Songe a tout de condamnable, de criminelle et d'inhumain( même si je n'en suis pas si sûr ), ces jeunes là ont été couvés par le soleil et les amis qui partent, ont certainement jouis à la vue du matin s'étalant sur ces membres froids et ces flaques coagulantes. Ces jeunes ont connu à leur hauteur, une Gloire concrète, tandis que de l'autre côté du monde, Feodor Camdin attend toujours de déclarer son amour pour Latizia, que ce nouveau trentenaire met encore ses bas résilles en cachette, que l'industrie du porno marche à merveille, que les universités sont pleines à craquer d'imbéciles qui réussissent et que les éditeurs nous refusent.