samedi, octobre 27, 2007

Dé de Trieste

" Vos lacets, un pendentif nacré en forme de coeur, un négatif d'une rue de New York, un dé à coudre "

Lacets = Chaussures

Pendentif = Ma femme de l'époque

Négatif = Mon plus beau voyage

Dé = Je ne m'en souviens pas

/ Là, il ne me reste pas beaucoup de choix. Bien évidemment que ce dé inattendu dans le bac du détenu est l'élément perturbateur mais qu'en faire ? Les possibilités sont restreintes. Une petite précision sera faite sur ce dé à coudre, ce n'est pas un dé à coudre vierge, il porte sur lui un petit paysage peint et le nom de la ville de Trieste en Italie. Si mon héros est réellement amnésique, il se rendra là-bas, par curiosité, et pourra y découvrir un passé sombre et violent. Mais peut-être que ce dé a été mis là pour piéger mon pauvre protagoniste, peut-être que ce dé n'est que la première miette de pain pour la vengeance d'on ne sait qui. Ce dé peut aussi être là sous l'effet du hasard, un grain de sable l'ayant placé dans le mauvais bac, alors, mon héros possède ce dé et un autre détenu, un jeune homme de vingt cinq ans condamné pour viol, à sa sortie, se demandera où est-ce qu'il a bien pu passer. Au fond, l'histoire sera la même, qu'importe par quel moyen ce dé est apparu, il faudra passer par la case Trieste. Tout, toutes les intrigues semblent déjà éculées, le meurtre, la profanation, l'amour, le ressenti, tout a déjà été fait, ou tenté. Il se peut qu'un jour on me plagie sans le savoir, il se peut qu'un autre jour, cette histoire se soit passée et que personne n'en fut témoin. Il se peut des tas de choses, sur la Terre basse des hommes /

" Trieste, Trieste, j'avais bien un oncle qui collectionnait les dés à coudre, mais Trieste, ça ne me dit rien. Je devrais l'appeler mais je ne peux plus, je n'existe plus pour ma famille depuis que j'ai mis les pieds en prison. Ils étaient venus me chercher à la maison, " Il dort " leur avait dit ma mère mais c'était sûr que je ne dormais pas, je savais que j'étais coupable. J'ai pris pour meurtre, l'avocat a pas trop mal fait son boulot, j'ai finalement écopé de 8ans pour homicide involontaire, de mon côté, je savais bien que c'était un meurtre de sang froid. A moi les livres, la compagnie des taulards, à moi la bouffe gelée et la crainte de l'autre. Mais je m'en suis sorti, comme un grand, j'ai simplement perdu quatre dents, en revanche, j'en ai envoyé pas mal se faire recoudre. J'ai pris du muscle aussi. J'ai l'air de ce que je suis, un type qui sort de 8ans de taule sans s'être fait tringlé par quiconque. Je ne me sens ni fort, ni arrogant, ce que je veux maintenant c'est un peu de tendresse histoire d'oublier ça. Dans le bus qui me ramène vers la ville, je ne pense qu'à une seule chose : Trieste. J'aurais pu m'en foutre mais, et j'avais décidé ça à l'intérieur, dorénavant, j'avais choisi d'aller au fond de chaque chose, même les plus insignifiantes. Néanmoins, l'idée d'un voyage ne m'enchantait pas énormément. Je n'étais même pas encore revenu chez moi qu'il fallait déjà que je reparte, sans argent, sans bagage, sans rien.

Par la vitre, le brouillard flottait au-dessus des champs silencieux, parfois, quelques nuées d'oiseaux s'échappaient du flou. Je ne m'étais fait qu'un seul ami à l'intérieur, Jacques, un ancien book ayant traîné dans nombre d'affaires louches, je ne le reverrai jamais c'était sûr, il devait sortir dans douze ans et d'ici là c'était sûr également, je me serai tiré loin. Malgré tout, Jacques m'avait filé le numéro de sa femme histoire que je me dégote une piaule. Le bus nous a déposé devant le commissariat, un des gendarmes nous a déclaré libre tout en proposant à ceux qui le voulaient une soupe chaude. Nous avons tous refusé, ils se foutent vraiment de nous, on vient de tous risquer notre peau en cabane et faudrait encore qu'on se brûle les lèvres dans leur soupe à deux balles ? Il fallait que je mange un truc de consistant, un truc vrai. Bon sang, j'ai les poches presque vides mis à part les deux billets que j'ai gagné là-bas en jouant aux cartes. Bon Dieu quelle ironie, je me retrouve a être pris d'une érection en bouffant mon hamburger alors que tout le monde me regarde comme si je sortais de l'asile, ah vous avez raison, c'est tout comme, y'a que la couleur des uniformes qui change. Que ces frites sont bonnes, que cette viande est bien cuite, qu'il fait bon ici. Mes poches sont pleines de petits fragments d'un passé révolu et d'un futur en annonce. "La même chose s'il vous plaît ". Je ne connais pas d'endroit plus faux que les fast-food mais faut dire qu'à ce moment même, j'aimerai y mourir, oh paradis.

Les cheveux longs ont l'air d'être revenu à la mode, les rues regorgent de jolies femmes. J'aurais pu souffrir du manque de chair mais heureusement, j'étais plutôt du genre persuasif, j'étais parvenu en 8ans, à coups de poings et de ciseaux, j'étais parvenu à obtenir les faveurs de quatre femmes, venues miraculeusement entre les murs épais de mon centre de détention. J'ai réussi à survivre à ne pas devenir une bête sodomite en me débrouillant ainsi, je vivais une année en pensant aux contacts, celle d'après dans le souvenir, plus la prochaine femme arrivait etc...Charmante routine.

/ Les histoires de taulard sont banales, je ne pense que la mienne fasse exception. De fait, je ne connais rien des prisons à part les quelques clichés présents dans l'imaginaire commun. Le personnage quant à lui souffre de nombreux paradoxes, il emploie un langage brut qu'il associe à une réflexion beaucoup plus vaste sur lui et l'ensemble de ses contemporains. Ce personnage n'a pas grand intérêt. Aussi, il conviendrait que le récit prenne un rythme différent en cessant de s'attarder constamment sur ce passé carcéral un peu convenu. On devine facilement la suite des événements, il va l'appeler, cette femme, l'amie de Jacques, et bien sûr, il sera étonné par son charme latin, par le fait qu'elle ait la trentaine alors que Jacques lui, approchait des soixante. Il couchera avec, retrouvant au passage un peu de son goût de la liberté, de là, l'auteur nous gratifiera d'un assez long passage sur l'enfance sucrée salée de son héros. Et nous, nous nous ennuierons /

Je n'ai vu fumer personne jusqu'ici. Alors c'est bien vrai, le tabac a été officiellement interdit, partout. Je vais de ce pas dans un bar pour voir s'il en va de même pour l'alcool. The Violin Cave, nom étrange pour un bar mais bon je m'en moque un peu. L'atmosphère y est noire et enfumée, bizarre, un groupe de jeunes gens encore plus paumés que moi semble avaler et recracher de cette précieuse fumée pourtant prohibée. Je décide d'aller au comptoir pour plus d'informations. " Qu'est-ce qu'ils fument, les jeunes là ? "

- Ah ça, c'est un dérivé de l'opium, allégé à l'extrême mais conservant les mêmes effets si on augmente la dose, et c'est parfaitement légal, ils ont beau leur avoir interdit des tas de trucs, ces jeunes trouveront toujours un moyen pour s'amuser, vous avez l'air de venir loin vous dis-donc.

Le barman est gras et peu rassurant, il porte un tee-shirt I love New York et écorche la plupart des mots, sûrement un immigré de la première vague. " Vous avez raison, je viens de loin, presque du passé, sinon, y'a moyen que vous me serviez une vodka frappée ? "

- Vous n'êtes pas au courant ? La loi est passée il y a quelques mois maintenant, tout alcool fort est interdit à la consommation en journée, sous peine de poursuites, désolé, tout ce que je peux vous proposer comme remontant, c'est de la Guiness.

Ce type parle comme un livre, comme si chaque jour, chaque heure, un type dans mon genre demandait une vodka, c'est sans doute le cas, on met souvent du temps à réaliser qu'on s'est fait baiser en beauté. " Va pour une Guiness bien lugubre boy ". Un écran géant placé en face du comptoir diffuse d'assez vieux clips, de ces clips mal fichus où le chanteur se trémousse devant un fond vert en mouvement, ça plus les vapeurs d'opium, je dois vous avouer que je ne sais plus vraiment nous sommes en quelle année.

/ Conscient de ses lacunes, l'auteur semble s'orienter vers un récit de semi-anticipation, rien de plus prévisible. Il va ensuite essayer de nous présenter une société rongée par la frustration et au bord de l'implosion. Ce côté cocotte-minute tranchera littéralement avec Trieste qui bien entendu paraîtra comme l'Eldorado même si à n'en pas douter, c'est là-bas que les malheurs commenceront, car quoi de plus galvaudé que de faire vivre la misère dans un cadre à priori idyllique ? /