lundi, janvier 15, 2007

Sundance

Dans une antenne médicale au sud-ouest de Marbella, c'est exactement ici que je suis né. J'y ai versé mes premières larmes et y ai fait entendre mes premiers cris, des vrais cris de bébé, le docteur souriait et j'avais les fesses rouges et le corps vaseux. Mes parents ont du prolonger leur voyage car il était trop dangereux pour un nouveau-né de planer même en "first class", le soleil pénétrait à travers les stores, les compresses étaient changées à heures fixes, les voitures étaient longues et brillantes, mon père portait une chemise colorée qui paraîtrait comme étant totalement de mauvais goût aujourd'hui mais qui à cette époque là était à la pointe du style. Un juke-box crachait des ritournelles éternelles, du "Old good blues" avec un tempo qui faisait valser n'importe quelles cervicales et des guitares toujours à la limite qui chantaient comme jamais, d'une voix grave et légèrement grésillante. La main ne laissant pas d'air à son verre d'alcool, mon père buvait un whisky pur vers onze heures du matin, déjà il se faisait du souci pour moi, moi tout petit comme une goutte d'eau dans la couveuse, maman elle, se reposait et la sueur éclairant son front tendu s'évaporait peu à peu. Les docteurs parlaient et passaient, ils parlaient le langage médical, il y était question de déficience, de manque, de rééducation, de traumatismes, de possible vie absolument normale, bizarre.

Elle devrait, si tout se passe bien, m'attendre devant l'hôtel " Miracle ", elle devrait être là, posée lascive, sa valise posée sur le trottoir épargnée par la pluie grâce au hautvent de l'hôtel, un bracelet doré autour de son poignet fin comme l'hostie, une jupe bleu passé un peu froissée, maquillée un peu comme j'aime, et quand elle me verra elle aura un grand sourire et moi aussi à travers le pare-brise. Les pneus de ma Nissan Skyline 1999, que j'ai loué pour l'occasion de cette histoire, trempent gentiment en avalant les un kilomètre et demi qui sépare mon hôtel du sien, j'arrive, mes yeux s'attardent sur la stature très post-grande crise de l'hôtel, je devrais pouvoir écrire un truc là-dessus, puis le coeur serin je décide de fixer la place où mon imagination avait posté la fille que je dois rejoindre et là rien, rien que la vision du tourniquet de verre et de dorure défilant paisiblement au rythme des clients dans un invariable ballet, un tour. Je repense à toutes ses fois où mon imagination l'avait placé là où finalement elle ne fut pas, mais ce n'était peut-être qu'une petite erreur de calcul, elle a du sûrement trouvé le temps long dans le petit froid de cette saison, ou bien elle doit trouver plus romantique le grand hall, plus que le côté " Je viens te chercher à la sortie des cours et on ira deviser sur le monde pendant que je t'examinerais sous toutes les coutures ", ou peut-être oui peut-être qu'elle s'en fout du côté romantique, qu'elle veut juste que je vienne la chercher pour que je la dépose là où je dois la déposer vu que je suis un nice boy.

Mon esprit envisage tous les cas de figures pendant que ma bouche dit d'un ton souple au portier d'aller garer cette foutue bagnole en attendant mon retour, je le dis et ça me peine un peu mais on a pas le choix même si je sais que je risque de sortir très vite en la trouvant tout de suite descendant les escaliers parée comme une reine, elle souriant, moi un peu sourd, s'excusant pour son retard, et moi qui l'excuse parce que putain c'est dingue ce qu'elle est belle, tellement belle que je lui dis et qu'elle ne semble pas réagir.

Elle me fait on y va. On y va. Même si ça paraît physiquement et logistiquement impossible, j'essaie de lui tenir le tourniquet aux écrans cristallins, ça me fait penser que j'ai même pas vu à quoi ressemblait le hall mais je ne peux pas me retourner parce que c'est rapide un tourniquet et que si j'essaie je risque d'avoir la douleureuse expérience de connaître intimement la densité du verre le constituant. J'étais content, mon imagination n'avait pas tant menti, elle portait bien cette petite jupe froissée bleu flaque d'eau, je n'avais pas prévu qu'elle se coiffe comme ça mais c'était encore mieux, cela dégageait sa nuque et ma bouche se voyait déjà dessus, et son parfum m'emplissant, et bordel déjà un mauvais point, la voiture est pas là devant et le voiturier non plus, faut que je prenne les choses en main et que je la joue cool, alors je lui parle de quelque chose sans vraiment grand intérêt culturel mais sur lequel on peut s'étendre facilement pendant dix minutes, le temps pour le voiturier de revenir et soit qu'il me ramène directement ma Skyline, soit qu'il m'indique où elle se trouve la biche. Forcément vu que c'est pas une fille qui répond exactement comme je l'attend, vu qu'elle me bouscule toujours... " Alors, c'était bien cette semaine, pas trop crevée ? "...je fais ce que je peux...elle me répond " Euh on fait quoi là elle est où ta voiture ?! "...tout ça avec un regard méchant et dédaigneux que j'adore...ensuite je balbutie je balbutie quand arrive le voiturier tout gueule grise au volant d'une superbe DB7 qu'il arrête aux pieds des deux stars undergrounds figées à nos côtés...elle me dit " Il est pas mal "...moi je dis " Ben c'est Ted Staff, tu m'as toujours dit que tu le trouvais pas top "..." Non non je parlais pas de Teddy le Chacal, je parlais du petit voiturier "..." Ah...oué il est pas mal, mais vu sa façon de parler, c'est comme si Clark Gable avait eu le QI de ton amour de père "... " Tu sais même pas à quoi ressemble Clark Gable "... " Je t'emmerde "...je le savais ! Elle a eu un sourire. J'ai demandé à Clark d'aller me chercher ma nippone intérieur cuir, il m'a répondu qu'il venait à peine de s'essouffler à la garer et que la prochaine fois je ferais mieux de prévenir avant si je ressors de suite après puis il ajouta " Mais bon c'est pas grave, j'irai jusqu'au bout du monde des parkings pour une jolie fille " en la matant délicieusement.

" Tiens un poète voiturier en voilà une espèce rare ! J'aurais bien envie de prendre son numéro pour savoir s'il est toujours comme ça ou si c'était une faille du programme provoquée par je ne sais quelles voluptés assassines qui t'habillent mais j'aurais trop peur que t'en tombes amoureuse et que j'en sois jaloux et qu'un jour on apprenne que j'ai tué le nouvel Eluard "

Là ses yeux partirent pour me montrer l'apparente absurdité de ma jalousie maladive. Si bien que quand Clark revint, toute envie et toute attention vis à vis de ce personnage avait disparu. Nous entrâmes dans la Skyline, moi comme dans un kindergarten, elle comme dans une voiture. Elle n'était pas du genre à s'extasier devant les gentes chromées ou les sièges satinées, néanmoins elle lâcha un " Chouette ta caisse " onctueusement anachronique. Avant que je démarre pour ajouter un peu au côté rock-and-roll de la chose elle me dit " Attends un peu, faut que je me fasse une ligne j'ai trop mal au crâne " je savais qu'elle ne se droguait plus par plaisir mais simplement parce que ses shootings quotidiens la tabassaient littéralement. Moi, vu que j'avais, malgré tous mes petits succès de merde, gardé mon âme de provincial un peu lourd je lui dis " Quoi, tu veux faire une ligne de mots croisés ? Et si les paparazzis te voyaient ils en penseraient quoi ? Que t'es rien qu'une cruciverbiste patentée ma pauvre chouette ". Elle émit un silence. C'était une de ses spécialités. " Bon OK mais je te jure que ça me saoule ", elle avait mal, j'avais envie de la prendre dans mes bras, de lui dire que je l'aimais, puis mon instinct se ravisait, ce n'était pas le bon moment, elle était complètement disjonctée par cette semaine je n'allais pas en plus rajouter dans ses basques toutes les grandiloquences de mon amour immense. Je posa une caresse sur son épaule en grise laine de façon bonhomme.

Je me souviens la première fois qu'elle m'a dit qu'elle se droguait, c'était pour me demander si je pouvais pas mouiller mes pompes du côté de Black Bay un coin pas trop sordide pourtant, pour que je lui prenne un sachet de blanche à je sais plus trop combien parce qu'elle avait froid et que tous les ' Moi ' du monde n'auraient pas pu la réchauffer. Le dealer était assez sympa. Elle ne m'a jamais remboursé, on avait un peu parlé de tout ça et finalement elle avait fini par s'endormir sans en avoir goûté un seul gramme, j'avais remonté un peu la couette sur son corps virant. Puis je m'étais cassé en laissant un petit mot plein de poésie et de rêves plein la tête dont je me demande parfois si elle l'a lu.

" Oué c'est là..." Cette fois encore, elle n'avait pas pris cette ligne, si bien que mon petit bonheur se persuada qu'elle n'avait jamais pris de drogues comme il se plaisait il fut un temps à penser qu'elle était pas complètement sauvage au moment du sexe. Croyance démentie par une abondance de détails anatomiques à la cruauté douce un autre soir. Bien sûr sur le chemin on a parlé mais c'était jamais plus passionnant que ce qu'il se passait dans les poitrines quand nos coeurs battaient à l'unisson. J'ai eu ce sentiment une fois et depuis ça m'est resté. Les rainures pneumatiques chantonnèrent une dernière fois une ode à l'ondée quand je me suis arrêté in front of un autre hôtel plus panaché en laissant tourner le moteur.

" Tu sais si vraiment ça te tue de faire ça, tu peux ne pas le faire, on dit merde à tout ça et on s'arrache...Hmmm de toute façon, je reste là devant encore une petite demi-heure...Je laisse chauffer ma jap', comme ça quand tu te seras décidée à ne plus avoir mal à la tête, t'auras plus qu'à sauter sur le siège avant et on partira en trombe comme Bonnie and Clyde après un braquage..."

Pas la peine tu peux y aller merci, désolée, mais c'est la vie que j'ai choisi.

A last smile, et un dernier regard, la porte qui claque et de par la vitre je vois sa silhouette s'enfoncer dans devinez quoi un tourniquet, elle tourne, les jointures jouent, elle disparaît. Le soleil danse maintenant sur le verre et ses mouvement circulaires. J'attends cinq minutes et puis je m'en vais, je sais qu'elle ne descendra pas cette fois. Je m'inquiète je commence à avoir froid aussi. Je devrais la sortir de tout ça, vraiment, pas attendre, pas se dire que ce n'est pas le bon moment mais l'inventer ce bon moment, en la saisissant avec des yeux qui brûlent, en lui donnant mes lèvres claires et gratuites, et la voiture démarrerait laissant derrière nous tous ces hôtels noirs. Mais non ce n'est pas possible, je ne lui plais pas et puis je risque de la perdre si ça rate, et puis il faut que ça soit elle qui le fasse comme ça je serai sûr et puis...La pelote brune d'opaques brumes enroue ma réflexion...

Encore une fois désolé, je n'ai pas choisi la vie.

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Tout ça me fait un peu penser à ma naissance, ce côté inachevé. Faut que je me dépêche moi, oui je me suis levé pour elle pour que dalle mais faut que j'y retourne, le festival commence demain et j'ai pas encore complètement fini le travail de post-production de mon troisième film, le synopsis : Des cow-boys marins rencontrent une trentenaire dans un fast-food et lui promettent la débauche, s'en suit une scène avec un hélicoptère, une course-poursuite en trottinettes, des moments épiques, quelques scènes de sexe drôlement débraillées avec du chewing-gum et des ballons partout, et une scène d'amour finale dans un supermarché où le seul article proposé est la tomate et ils s'en échangent une et ils mordent dedans, le jus coule, le générique est précédé d'une phrase récapitulant les bienfaits de la tomate, qui est un fruit, pour notre organisme. J'espère que ma projection clandestine va le faire.

LA POLITIQUE NE L'EST PLUS

Au départ, il s'agissait juste de discourir entre nous pour faire que tout aille pour le mieux pour tout le monde. Aujourd'hui, il s'agit simplement de clamer sourire détartré aux dents que tout va s'arranger. Et les classes votantes sont de plus en plus pauvres et exploitées, pourtant elles rêvent et ma mère est névrosée. Les embarcations de fortune espérant toucher les côtes européennes avant la noirceur abyssale, elles, se renouvellent sans cesse.

She was a princess