dimanche, janvier 07, 2007

Périphérique non reconnu

Elle n'a plus sa robe de chambre, il ne lui reste plus que ce court tee-shirt blanc qui lui presse les seins et sa culotte en coton avec un petit noeud dessus comme on en fait plus. Elle marche, on dirait qu'elle fait ses pointes. Le long de la passerelle les yeux complètement ouverts, elle ne regarde pas passer les voitures pourtant elle pourrait, elle est au bout du chemin. Les phares éblouissent le contrebas du pont et d'invisibles vagues lumineuses échappées des diodes avant viennent lécher ses pieds nus. Plusieurs trente-six tonnes klaxonnent pour se donner un coup de fouet. On peut apercevoir une goutte de sang venant poivrer son poignet, résultante écarlate d'ongles meurtrissants le creux de sa douce main. Le chant reconnaissable d'une mobylette se réverbe sous la voûte de béton. Elle fait les cent pas, elle en fait même un peu plus, beaucoup plus. Des morceaux de cailloux plats, de l'herbe écrasée mille fois, des aléas du carbone donnant un aspect noir à tout même à la nuit, voilà ce qu'on aurait pu voir si on était en dessous de ses chevilles de soie et si le bitume était en plexiglas. Il règne en ce lieu une chaleur épouvantable qui ressemble à l'hiver. Une somme d'automobilistes mécontents quittent l'habitacle de leurs véhicules resplendissants et ne semblent pas la voir. Quand soudain, ils aperçoivent une forme intrigante dans le ciel. C'est elle, elle a grimpée sur le bord, elle est assise et si elle glissait, si elle tombait ce serait (...) mieux vaut ne pas y penser. J'aurais du les écouter, ils disent de faire des pauses toutes les deux heures, je commence à avoir des hallucinations. Une personne qui se trouve folle c'est plausible, mais vingt-six en même temps et en plus de ça témoins du même phénomène c'est forcément que c'est la réalité. Elle est là, les surplombant tous en dressant un regard rectiligne ne visant rien. Sa robe de chambre est plus que jamais manquante, et ses seins paraissent au fur et à mesure que le tee-shirt s'évapore. Je n'ai jamais vu un aussi beau papillon de nuit déclare un quidam à son pare-brise alors qu'il essaie de fuir la formation serrée de voitures qui l'entourent pour que ses enfants ne soient pas les brebis victimes du saut de cette jeune ville dans le vide jusqu'au bitume. Le papillon de soie violette fiché sur sa culotte en inspire plus d'un. Un fragment de pierre jalousement gardé par une flexion de sa voûte plantaire vient s'écraser au sol en ne causant aucun dégât excepté dans les esprits de ceux qui pensent que la gravité est une affaire de suite et que si le caillou bientôt la fille et la flaque de sang auréolant le crâne brisé qu'ils ont déjà vu à de multiples reprises dans des films. On a toujours une vue divine de ça, une vue de dessus, une vue des airs, que se passera t'il quand le vertical sera remplacer par une correspondance horizontale et qu'on aura une vue de dessus mais trop près et que l'on verra qu'elle a un beau visage mais qu'il restera à jamais synonyme d'horreur compte tenu de sa mort toute récente. La masse compacte d'hommes subjugués et de femmes célibataires observant le spectacle avec une anxieuse interrogation assez bien justifiée commence à se désolidariser, chacun a sa cause, beaucoup souhaitent quitter cette passerelle, où une adolescente s'y est gravée, pour ne pas en être traumatisés, d'autres le font pour la même raison mais se persuadent du contraire en allant chuchoter à l'aîné que c'est pour mieux laisser arriver les secours j'ai déjà vu comment ils font à la télé, ils ont besoin de place. La place, une poignée d'hommes et deux femmes pour la parité suspendus au balcon de cette inconnue et essayant tant bien que mal de la raisonner en lui gueulant, clamant, chantant, ordonnant des messages d'espoir des messages sur la famille, l'amour, l'amour perdu en scooter un après-midi de septembre et c'était lui au guidon, y'avait un peu de ça dans sa voix mais rien n'y fait. Une paire d'hommes ne disent pas grand chose, il regarde le contact criminel du tee-shirt contre sa jeune et voluptueuse peau, le papillon, et un peu en dessous. Ceux-là sont des voyeurs mais ne sont pas au courant. Par économie de batteries, seulement six phares sont allumés. Un d'entre eux est en plein sur l'entrelacement de doigts du jeune couple aventureux toujours soucieux d'aider cette jeunesse qui va mal qu'ils ont si bien réussi à quitter et cette image est d'un symbolisme dégoûtant. Cela fait bien une vingtaine de minutes que l'on ne s'intéresse plus vraiment à la figure de proue de cette passerelle, sirène vivante, on voit battre son coeur dans l'élasticité du tissu et c'est du plus bel effet. Une des deux femmes décident de prendre les ovulations en main en prônant sa beauté, sa délicieuse juvénilité, le fait qu'elle doit plaire à beaucoup d'hommes et la tension brune des autres du groupe qui l'entoure l'oblige à s'arrêter avant qu'elle ne dise qu'elle est bonne à violer. Ce qui aurait sans doute plu au deux du fond s'imaginant volant la secourant, la raccompagnant la réchauffant avant que le lendemain matin elle décide de prendre une douche avant de repartir et que vous évidemment vous oubliez de lui dire un truc et elle qui ouvre le rideau de douche( de très mauvais goût d'ailleurs ) et qui vous dit de venir lui dire plus près, ensuite il n'y a plus que le bruit des perles se bousculant le long de la tringle et le léger clapotis du tamis d'eau. Comment prendre sauvagement une pauvre innocente déboussolée à gros seins. On pense tellement à nous qu'on en oublierait presque que les secours arrivent. Enfin. Les gyrophares, le périmètre de sécurité, la cellule de soutien psychologique, les combinaisons ignifugées, les mégaphones. Et soudain l'intelligent parle silencieusement et demande s'il y a une route qui mène à cette passerelle. Pas fou, le pompier stagiaire va jusqu'au début du texte en faisant danser la roulette de sa souris et constate que c'est un chemin. Il le rapporte. Son supérieur lui demande de voir s'il y a un moyen d'aller au bout de ce chemin. Le pompier ne sait pas mais n'a pas à savoir puisque tu vas voir comment ça va se passer. C'est là que ça devient vraiment étrange, dans un sens de l'équilibre insensé la star parvint à tendre ses bras, un projecteur les éclaire et on ne découvre qu'épiderme. Elle plaque ses mains sur le vert métal de la passerelle et se hisse de nouveau de l'autre côté en écartant légèrement les jambes laissant une dernière vision d'extase aux voyeurs encore présents et la regardant toujours en évitant de croiser le sinistre regard de celui qui les interroge. Elle est de l'autre côté et elle continue de faire ses pointes. Un type dans l'ombre qui pourrait bien être son frère ricane et lui tend sa robe de chambre. Elle dit qu'il est vraiment stupide avec ses paris débiles mais que c'était bien marrant quand même. Une voiture de patrouille arpente le chemin et ne trouve rien d'autre qu'une chaleur moite et un spectre là où elle était assise durant tout ce temps. Si vous aviez pu choisir entre cette vérité banale d'un jeu dangereux entre frères et soeurs et sa chute contre le bitume, son crâne fracassé, son beau visage inerte et votre vie traumatisée. Qu'auriez-vous choisi ?

Beau visage inerte ou petite putain gâtée s'amusant comme elle peut ?

( Désolé d'avoir utilisé au cours de ce poème le mot crâne )